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 aurore

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Narkissos

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MessageSujet: aurore   Dim 05 Avr 2015, 14:58

Tu caches ta face, ils sont terrifiés;
tu retires leur souffle, ils expirent,
et à leur poussière ils retournent;
tu envoies ton souffle, ils sont créés,
et tu renouvelles la face de la terre.

Psaume 104,29s.

Nous avons souvent déjà évoqué ce psaume (104): psaume de la "création" qui rappelle par plus d'un trait celle du premier chapitre de la Genèse, et qu'il faudrait cependant qualifier de création continue (creatio continua), par opposition à une création (seulement) initiale, s'il n'y allait précisément en elle d'une "solution de continuité", hiatus ou syncope, qui la marque du signe de la mort et la caractérise comme "création" de surmonter ou de relever ce signe, à la manière d'une résurrection, matérielle, corporelle, charnelle, quoique fort peu "individuelle", retour d'autre au moins autant que de même: une création à la fois belle et cruelle, faite de dé-création et de re-création, de destruction et de restauration, un "cycle" de re-nouveau qu'on pourrait appeler encore, on ne saurait mieux dire s'agissant du soleil, "révolution permanente": ce texte est en effet bien connu pour décalquer, tout en s'en démarquant, l'Hymne solaire à Aton qui est sans doute le vestige littéraire le plus illustre du bref épisode "monolâtrique" de l'Égypte ancienne, associé au nom et au règne d'Akhenaton au IIe millénaire avant J.-C.

Voici qu'il m'est revenu ce matin comme un beau texte de Pâques.

"C'est vieux comme le monde, ça, la nouveauté !" (Les enfants du paradis, Carné-Prévert).

Cf. http://etrechretien.discutforum.com/t353-la-nouveaute-chretienne

----

Se re-pose ici la question, ou le problème, du rapport du "mythe" à la "banalité", qui est aussi celle (ou celui, la question ou le problème) du "paganisme" et des religions qui croient s'en démarquer assez pour le désigner, avec plus ou moins de mépris ou de condescendance, comme tel.

Qui ne s'émerveille plus des "cycles naturels", de la succession et du rythme différencié du jour et de la nuit, de la pluie et de la sécheresse (le "beau" temps n'étant pas toujours le "bon"), des saisons, des générations, de la mort, de la sexualité et de la naissance -- toutes choses qui ont toujours paru "normales" du fait de leur régularité --, qui les "connaissant" comme "ordinaires" n'y voit plus rien d'"extraordinaire", est tenté d'en détourner les "mythes" et les "rites" poétiques qui les accompagnent, en dérivent et les expriment, à défaut de les expliquer, vers des "objets" à ses yeux plus dignes, plus remarquables, exceptionnels, uniques de préférence. Quitte à "inventer" de tels objets.

Ainsi la Pâque (pessah), "fête du printemps" annuelle dont la périodicité se confondait avec celle de son "objet", devient-elle dans la Torah la commémoration répétée d'un événement unique, supposé "historique" et comme tel non répétable, arrivé une fois pour toutes même s'il n'a jamais eu lieu: l'Exode, "mythe fondateur" d'une "nation".

Mais cette signification de remplacement, arbitraire, s'avère à son tour remplaçable. A un "mythe historique" on peut en substituer un autre, "transhistorique" par exemple, comme la mort-et-résurrection de l'homme-Dieu pour le salut des hommes. Ce nouveau passage (de la Pâque à Pâques) paraîtra d'autant plus facile et heureux que s'y réinscriront encore mieux des traits du sens "originel" et "naturel" du rite et du mythe de départ -- renouveau, re-naissance, régénération ou régénérescence, retour de/à la vie.

Tout se passe comme si les "significations arbitraires" s'usaient plus vite que les signes qu'elles (ré-)emploient en les détournant (provisoirement) à leur profit, "politique" ou "religieux" par exemple. Par-delà toute "signification" les signes retournent à leur "place" naturelle, si tant est qu'ils l'aient jamais quittée. Quand la "résurrection" ne paraît plus faire sens, c'est à nouveau le printemps que tout naturellement la fête désigne et magnifie, le chargeant peut-être d'une impression de profondeur nouvelle, de lui revenir de si loin.

Détour et retour (cyclique ?) au "cycle naturel" d'un "contre-cycle culturel" ? Mais ce détour et ce retour n'étaient-ils pas déjà inscrits dans le cycle "mythique" de départ, "païen", "natur(al)iste", qui ne parlait pas de "saison" sans transporter ses auditeurs-spectateurs sur une scène lointaine et fantastique, divine, céleste et/ou infernale, où le "banal" se (re-)jouait en profondeur, comme "mystère" (déjà) de cruauté et de douceur, d'horreur et de splendeur, de retour du même dans l'autre, en un mot de renouvellement ?

Regardez, comme dirait le Jésus de Matthieu ou de Luc, les oiseaux du ciel et les fleurs des champs -- c'est le moment: comme d'être toujours le même et jamais le même, le printemps après l'hiver paraît neuf.

----

Pour mémoire, la formule pascale ressuscité le troisième jour selon les Ecritures (1 Corinthiens 15 etc.; à ne pas confondre avec les "trois jours et trois nuits" tirés du livre de Jonas dans les évangiles, malgré la discordance formelle entre cette formule-ci et le scénario desdits évangiles), ne renvoie qu'à une seule "Ecriture" possible dans la Bible hébraïque comme dans la Septante: Osée 6,1-3 qui apparaît, en contexte, comme une parodie sarcastique (voir la suite) d'un rituel yahviste jugé trop "païen", "naturiste", "cyclique", "saisonnier" par le prophète ou le rédacteur; non pas solaire et d'inspiration égyptienne comme celui d'Aton mais plutôt "baaliste" et phénicien en l'occurrence, c.-à-d. associé au cycle des pluies et de la sécheresse (comme l'était en Mésopotamie le cycle de Dumuzi-Tammuz à la vaste postérité: Baal-Hadad, Melqart, Adonis, Attis etc.), auquel se rattachent (comme dans l'orphisme) d'autres thèmes connexes (mort et vie, maladie et guérison).

Allez, revenons à Yahvé !
Car il a déchiré, mais il nous guérira ;
il a frappé, mais il pansera nos plaies.
Il nous rendra la vie dans deux jours ;
le troisième jour, il nous relèvera,
et nous vivrons devant lui.
Connaissons, cherchons à connaître Yahvé ;
sa venue est aussi certaine que celle de l'aurore.
Il viendra pour nous comme une ondée,
comme une pluie printanière qui arrose la terre.


Le "retour de paganisme", puissant et massif, dans le "mythe" chrétien -- non à sa périphérie, mais dans son "cœur" même, ainsi qu'on l'a vu sur bien des thèmes "centraux" comme celui de "Fils de Dieu" -- n'en est pas moins largement inconscient. Il se joue alors même que ses acteurs sont sincèrement persuadés de se démarquer, par une foi entièrement nouvelle, autant du "polythéisme" et de l'"idolâtrie" des "païens" que d'un "judaïsme" essentiellement pharisien. Toute l'attention consciente (et souvent polémique ou apologétique) porte sur les différences et les antagonismes, alors que le même, le semblable, le commun, ce qui précisément fait retour, passe presque totalement inaperçu. C'est peut-être une nécessité des périodes de changement ("hérésies", "schismes", "réformes", "réveils"), qui produisent aussi les théologies (ou les idéologies) les plus marquantes, que de s'aveugler à ce qui ne change pas, ou à ce qui revient. Toujours est-il qu'à force de mettre en avant les particularismes, la différenciation d'avec la "concurrence", la théologie (juive, chrétienne, musulmane peut-être, sectaire sûrement) s'est souvent montrée étonnamment peu sensible au "bien commun", à ce qu'on pourrait appeler "l'éternel religieux"; à mon sens c'est bien dommage, car c'est une pauvre compréhension de soi que celle qui ne se comprend que par ce qui la différencie des autres.
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MessageSujet: Re: aurore   Dim 10 Mai 2015, 15:27

Un autre thème qui rejoint naturellement les précédents est celui du "salut matinal", ou du "réveil à (la face du) dieu", qui revient souvent dans les Psaumes (cf. 3,6; 5,4; 17,15; 30,6; 46,6; 57,9; 59,17; 90,14; 130,6; 143,8 ) et se rattache sans doute en partie à la pratique ancienne de l'"incubation" (quand le fidèle passait la nuit à ses risques et périls dans l'enceinte sacrée d'un sanctuaire, dans l'espoir de recevoir de la divinité, en rêve ou en réalité, un jugement favorable, une révélation, une guérison) déjà évoquée ici et (cf. aussi les visites nocturnes de Yahvé à Jacob, à Samuel ou à Salomon, toutes associées à des "lieux saints": Beth-El, Silo, Gabaon). Il en est résulté toute une série de textes qui sont venus plus tard nourrir l'idée de la "résurrection", avec une nuance qui nous paraît plus "intérieure", plus "subjective" -- celle du réveil précisément, cf. l'usage privilégié du verbe egeirô pour la résurrection dans le grec du NT -- que celle du "relèvement" ("extérieur" ou "objectif") d'un cadavre (anistèmi, d'où anastasis).

[C'est en tombant par hasard sur les vers de Shelley:
Peace, peace! he is not dead, he doth not sleep,
He hath awaken'd from the dream of life;

(Paix ! Paix ! Il n'est pas mort, il ne dort point,
il s'est éveillé du songe de la vie)
que je repense à cela.]
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MessageSujet: Re: aurore   Dim 30 Aoû 2015, 14:58

Une génération s'en va, une génération vient,
et la terre subsiste toujours.
Le soleil se lève, le soleil se couche;
il aspire au lieu d'où il se lève.
Allant vers le sud, tournant vers le nord,
tournant, tournant, va le vent,
et le vent revient à ses tours.
Tous les torrents vont à la mer, et la mer n'est pas remplie;
vers le lieu où ils coulent, les torrents continuent à couler.
Tout est fatigant, plus qu'on ne peut dire;
l'œil n'est pas rassasié de voir,
l'oreille ne se lasse pas d'entendre.
Ce qui a été, c'est ce qui sera;
ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera:
il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Y a-t-il une chose dont on dise: Regarde, c'est nouveau!
-- elle était déjà là bien avant nous.
Il n'y a pas de souvenir du passé,
et ce qui sera dans l'avenir ne laissera pas non plus de souvenir
chez ceux qui viendront par la suite.


Ironie: j'allais créer un nouveau fil pour ce texte (Qohéleth-Ecclésiaste 1,4ss) et je m'aperçois qu'il a déjà sa place, toute trouvée, dans celui-ci.

L'éternel retour sous le regard las, blasé, désabusé, de la fatigue et de l'ennui, voilà qui peut nous paraître, paradoxalement, fascinant chez Qohéleth. Parce que sa pensée nous serait devenue étrangère ? Elle se trouverait alors également démentie, par ce simple fait que nous aurions réussi, pour le meilleur ou pour le pire, à lui échapper -- à prendre la tangente de sa circularité implacable pour aller enfin sans revenir jamais, pour avancer, sinon tout droit ou sur la trajectoire même sinueuse de quelque "progrès" globalement "ascendant", du moins sur la lancée d'une errance sans retour, quand celle-ci ne mènerait nulle part. Ou, au contraire, parce que cette pensée nous serait intime et un peu honteuse -- que dans un sens nous la comprendrions trop bien pour nous autoriser à y souscrire sans arrière-pensée, quelque inavouable nostalgie dût-elle nous en tenter ?

Ce qui dans les "cycles de la nature" faisait le plus énigme, ce qui ne pouvait avoir d'explication que "mythique" et à la lettre souterraine, car cela ne se voyait pas "sous le soleil", c'était précisément le mo(uve)ment du retour -- du soleil au lieu de son lever, des fleuves à leurs sources, du vent au nord d'où recommençaient ses tours, de la mort à la naissance (même celle-ci se trame sous terre, là où vont aussi les morts, cf. Psaume 139,15). Or tout cela non seulement ne nous fait plus mystère, mais ne constitue plus à nos yeux un véritable retour au même. Nous éprouvons sans doute toujours à peu près autant l'effet de "cycle", mais nous le savons illusoire pour l'avoir inscrit, irréversiblement, dans la linéarité d'une histoire (y compris naturelle) qui ne reviendrait jamais sur ses pas, quelque détour qu'elle prenne et quelque retour qu'elle simule. Notre Terre à nous peut tourner tant qu'elle veut, avec ses jours, ses nuits et ses saisons semblables, elle n'en est pas moins prise dans cette histoire où rien ne se répète vraiment, avec son "commencement" et sa "fin" pour autant qu'on la distingue encore du "reste"; ou, plutôt, partie intégrante et inséparable d'un devenir sans borne et sans autre, bribe d'événement artificiellement découpée par notre seul langage dans un seul et même événement littéralement universel, sans couture ni mesure. Le seul "retour" qui nous reste pensable est celui qui nous ramène de "l'illusion" de l'être fixe et distinct, de l'être-quelque-chose ou quelqu'un, à la "réalité" de l'événement ou du devenir sans limite et sans nom. Qui, en un mot et en plus d'un sens, nous défait comme ils nous a faits.

Mais que retrouvons-nous là, aux antipodes de la pensée de Qohéleth, si ce n'est la pensée même de Qohéleth ? Par rapport à l'horizon infiniment ouvert d'un devenir perpétuel comme par rapport à celui d'un cercle fermé tournant éternellement sur lui-même, la même "vanité", la même annulation de tout "profit", de tout "avantage", de tout "reste" qui se puisse imputer au compte de "l'homme", individuel ou collectif, ou d'un "sujet" quelconque. L'envers sans fond de la grâce, le prix exorbitant de toute gratuité en somme.

Echos...
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MessageSujet: Re: aurore   Mar 13 Oct 2015, 20:37

Je repensais ces jours-ci -- la rédemption, c'est encore du retour, en tout cas ça l'est pour moi à plus d'un titre -- à une correspondance, une inclusio comme disent les exégètes, formelle et peut-être fortuite, entre le début (1,6, cf. post précédent) et la fin (12,7, qui fait aussi écho à 3,20s) de Qohéleth: le "vent" qui "revient à ses tours" et "l'esprit" qui "retourne à Dieu qui l'a donné", c'est en hébreu le même sujet (rouah, le souffle, d'où "vent" OU "esprit") et le même verbe (šwb, "revenir", "retourner"). Dans les deux cas le même "mystère", de vanité ou de grâce suivant le point de vue.
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MessageSujet: Re: aurore   Lun 21 Déc 2015, 00:04

A un autre bout (d'un ou de plusieurs cycles qui n'en ont pas, de bout), ce célèbre texte "de Noël", ou de "l'Avent" -- fin du poème de Zacharie dans les Nativités de Luc (où la Sainte-Famille trinitaire, Joseph-Marie-Jésus, s'est dédoublée en une seconde qui la précède, Zacharie-Elisabeth-Jean, les deux se confondant ici et là au gré des variantes textuelles):

Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut,
car tu iras devant le Seigneur pour préparer ses voies,
pour donner à son peuple la connaissance du salut
en/par la rémission de leurs péchés
-- grâce à la tendre compassion de notre Dieu,
en/par laquelle nous visitera une aurore d'en-haut,
pour éclairer ceux qui sont assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort,
et diriger nos pas vers la voie de la paix.


Les mots de ce texte reviennent de loin, de la nuit des temps et du fond obscur des langues. Par exemple (rien que dans la seconde partie):
- la "tendre compassion", ce sont les "entrailles (les tripes) de miséricorde (ou de pitié)" (splagkhna eleous), hébraïsme caractérisé (de la racine sémitique rhm qui donnera quelques siècles plus tard rahma, rahman, rahim, tout le vocabulaire de la grâce divine dans l'arabe coranique) à la fois décalqué et traduit en grec à la façon diversifiée des Septante -- les Nativités de Luc doivent d'ailleurs autant au récit de la naissance de Samuel, dans cette version, que celle de Matthieu à la naissance de Moïse, dans l'Exode;
- la "visite", c'est le verbe episkepsomai, équivalent également stéréotypé de l'hébreu pqd, qui dit l'intervention favorable (déjà v. 68: Béni [le] Seigneur, Dieu d'Israël, qui a "visité" et fait rédemption pour son peuple) ou défavorable (inspection-jugement-châtiment, p. ex. des fils pour les fautes des pères dans le Décalogue);
- l'"aurore", plus exactement le lever (anatolè, d'où Anatolie = le Levant du point de vue de la Grèce), c'est le lever du soleil ou d'un (autre) astre à l'horizon (et non "d'en haut") de l'Orient; et par là le mot convoque des images solaires ou astrales immémoriales (égyptiennes, babyloniennes, perses...) associées dans le judaïsme contemporain à "Dieu" ou au "Messie" (Nombres 24,17; Malachie 3,20; cf. Matthieu 2,2, nous avons vu son étoile en tè anatolè, ce qui peut signifier aussi bien "à son lever" qu'"en Orient"); mais de par son emploi dans la Septante le mot rappelle aussi (du moins aux rares lecteurs qui connaissent l'hébreu et le grec) une tout autre image, botanique celle-là, celle du germe, de la pousse, du rejeton qui "lève" (cf. Jérémie 23,5; Zacharie 3,8; 6,12 où l'homme nommé Çemah, "Germe" -- c.-à-d. Zorobabel, par jeu de mots avec zr' "semence, descendance", s'appelle en grec Anatole; cf. Isaïe 11,1 etc.);
- "éclairer", ou bien "apparaître, se manifester à", épiphainô, d'où "épiphanie", mot qui sera associé plus tard à la visite des mages dans la Nativité de Matthieu, rappelle toutes les "théophanies", "angélophanies", "christophanies" passées et futures, apparitions et manifestations lumineuses et quelquefois éclairantes du "divin" aux mortels;
- "assis" rappelle la situation des prisonniers ou des captifs, et double l'obscurité du séjour des morts à venir de celle du cachot des vivants (cf. 4,18; Matthieu 4,16);
- "l'ombre de la mort", skia thanatou, calque de l'hébreu (proto-)massorétique çlmwt lu comme un mot composé, çal-maweth, résultant lui-même d'une déformation phonétique et sémantique très ancienne (puisqu'elle est déjà présupposée par la Septante) d'un substantif (çalmout) qui signifiait simplement "ténèbres", comme son synonyme (hšk - skotos), sans référence explicite à la "mort" (mwt lu mawet) au départ;
- la "paix" enfin, qui de l'eirènè grecque ("irénique") renvoie au shalom-salâm sémitique, beaucoup plus vaste (accomplissement, épanouissement, plénitude, prospérité, sécurité, bien-être, salut: tout ira bien); on la retrouvera un peu plus loin, dans un "évangile des anges" lui-même riche d'une féconde ambiguïté ("paix chez les hommes de bonne volonté", 2,14), ou dans l'heureux congé que Siméon se signifie à la vue de l'enfant Jésus (nunc dimittis, 2,29).

Sous la fraîcheur de l'expression poétique, qui touche et émerveille dans ses traductions et ses lectures les plus diverses, même quand on n'en saisit qu'un "sens" assez vague, une incroyable profondeur sémantique décomposée, sédimentée ou stratifiée pendant des siècles d'histoire des langues, des textes et des traductions, soit des générations et des générations défuntes, où l'on peut relever à loisir toutes sortes de traces qui n'en finissent pas moins par se perdre dans l'intraçable. Du passé enseveli dans la poussière quelque chose revient, à chaque fois, tout neuf, dans une parole nouvelle, comme "Dieu" dans un nouveau-né: toujours le même, jamais le même.
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MessageSujet: Re: aurore   Jeu 09 Juin 2016, 14:00

La relecture des textes de Nag Hammadi m'a encore rappelé ce fil, car la figure du cercle (le cycle, la circularité) s'y réinscrit de façon exemplaire. Le salut ou la rédemption gnostiques décrivent, ou accomplissent, un retour vers une origine (source, racine, semence, père-mère) qui se veut plus originaire que "Dieu" en théologie monothéiste (en tout cas comme créateur et maître du monde), que le chaos océanique primordial antérieur aux dieux mêmes dans les mythologies du Proche-Orient (Apsu, Tiamat, Yamm ou le tehom-abussos-abîme biblique) ou que ses traductions philosophiques (p. ex. l'indifférencié, apeiron, d'Anaximandre), tout en recueillant les traces de tout cela. Le chemin (la direction, le sens) ascendant d'un tel retour coïncidant admirablement avec celui de la connaissance (gnôsis) ou de la pensée (noûs etc.) qui, même dans leur pratique la plus ordinaire (réflexive, analytique, déductive, inductive), remontent des "effets" aux "causes", des "traces" aux "faits" et du "présent" au "passé" (ce qu'on appelle classiquement "l'ordre de la connaissance", ordo cognoscendi, structurellement inverse de l'ordre de l'être, ordo essendi, l'ordre "chronologique" du temps et des événements, du devenir et de l'histoire). La pensée du retour traduit le retour de la pensée, le retour comme pensée et la pensée comme retour. La traduction peut nous sembler exotique et inappropriable, ce qu'elle traduit ne saurait nous être étranger, quand il nous faudrait désormais pratiquer le retour en avançant (c'est le mouvement même de la roue), à même la poursuite de l'événement singulier que nous sommes, avec toute notre histoire.
________
Comme une impression de déjà-dit ?
http://oudenologia.over-blog.com/2016/05/theologie-moderne-ou-irreel-du-passe.html
http://oudenologia.over-blog.com/article-conversion-de-la-pensee-114963461.html
http://oudenologia.over-blog.com/article-euangelium-ecstaticum-114125185.html
http://oudenologia.over-blog.com/article-non-sequitur-115895575.html
http://oudenologia.over-blog.com/article-linea-infinita-115139313.html
http://oudenologia.over-blog.com/article-la-le-on-de-l-histoire-115053407.html
(etc.)
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MessageSujet: Re: aurore   Dim 18 Déc 2016, 18:30

Autre solstice, le même et un autre (un autre parce que le même, le même parce qu'un autre), qui me rappelle à ce fil, et à un autre, parce que c'est la pensée de l'un qui fait l'autre, et réciproquement, et la différence et l'indifférence du retour.

Sans nuit, pas d'aurore;
sans hiver, pas de printemps;
sans mort, pas de naissance;
sans fin, pas de commencement.

(Cf. Genèse 8,22: après la fin du monde, les cycles du monde.)

Joyeux Noël.
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MessageSujet: Re: aurore   Mar 20 Déc 2016, 18:03

D'après Maître Eckhart, c'est dans « le fond sans fond » de l' âme humaine que nous contemplons la naissance de Dieu, naissance spirituelle, éternelle dont le récit de Noël est une « illustration » imagée et symbolique.


En tant que croyant, je vis selon deux rythmes temporels. Le rythme humain linéaire selon lequel, comme on dit, chacun et chacun d’entre nous vieillit de 365 (366) jours par an. Pendant ce temps, je prie, et je vis sous le regard de Dieu en essayant d’intégrer ce regard dans les différents événements que je suis amené à traverser.
Mais je vis aussi selon un autre rythme : celui de l’année liturgique qui, lui, n’est pas linéaire mais cyclique.
Ainsi, Noël est-il pour moi, année après année, l’occasion de méditer et d’approfondir ce mystère ( 1 ) de Dieu qui s’incarne dans un petit enfant qui, comme tous les enfants, est faible, fragile, et ne peut ni vivre ni grandir sans les soins de ceux qui l’entourent.
Ainsi, selon le temps profane, le Christ pour moi est tout à la fois celui de l’évangile, de Noël, de Pâques, de l’Ascension...
Mais dans le temps liturgique s’opère comme un focus sur ce Dieu qui, année après année, ne cesse de naître au cœur de ma vie. ( 1 )

_________

Mystère pris au sens non pas de ce qui est caché et qu’on ne doit pas trop chercher à comprendre, mais au contraire de ce qu’on n’a jamais fini d’approfondir afin d’en découvrir les richesses.

http://protestantsdanslaville.org/liberalisme-theologique/lib13.htm


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MessageSujet: Re: aurore   Mar 20 Déc 2016, 19:16

Merci Free d'avoir partagé ce beau texte....
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MessageSujet: Re: aurore   Mar 20 Déc 2016, 23:43

Peut-être faut-il rappeler que chez Eckhart, le "fond sans fond" c'est souvent "l'essence pure" au sens d'absolue ou indéterminée, un "être" sans attribut, sans quiddité ni qualité (qui n'est pas ceci ou cela, comme ceci ou comme cela) et n'offrant donc aucune prise à la négation, commun (mais comme fond sans fond, précisément) à "Dieu" et à "l'âme", en-deçà de toute détermination et de toute distinction entre "être" et "non-être", "ceci" et "cela", "soi" et "autre", "Dieu" et "âme", "Père et Fils", etc. C'est en somme une régression logique, un retour de la pensée sur elle-même qui reconduit, toujours à nouveau et autant de fois que nécessaire, à la source impensable de toute "essence" déterminée, donc de toute "naissance" et de toute "existence".

Je me souviens, parmi les sarcasmes sur Noël, d'un faux "mot d'enfant" (lié dans ma mémoire au jéhovisme, mais sans doute beaucoup plus répandu): "Pourquoi le petit Jésus, il a pas grandi depuis l'année dernière ?" Typique en fait d'une pensée d'adulte, linéaire, qui a désappris le mystère ou la mystification du cycle et traite en énigme ou en simulacre son moment le plus obscur: le retour. Comment revenir à naître (de nouveau ou d'en haut), c'était aussi la question, forcément sans réponse, du vieux Nicodème de Jean 3.
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MessageSujet: Re: aurore   Dim 16 Avr 2017, 11:50

Du côté pascal, cette fois, je repense (encore !) à cette citation formelle de l'épître aux Ephésiens dont personne ne sait au juste d'où elle sort (hymne proto-chrétienne gnosticisante, liturgie baptismale et/ou pascale ? -- le baptême fut longtemps associé à Pâques dans l'Eglise ancienne), au bout d'une exhortation morale remarquable par sa "photologie" (discours de la lumière -- et des ténèbres, 5,8-14a), surtout dans son paradoxe final (auquel je trouve anachroniquement une forte résonance psychanalytique, peut-être surtout jungienne): "mais tout ce qui est dénoncé apparaît à (ou: est rendu manifeste par) la lumière, car tout ce qui apparaît est lumière." A quoi se rattache directement la citation ("c'est pourquoi il dit", 14b):

Eveille-toi, dormeur,
lève-toi d'entre les morts,
et sur toi luira le Christ

(variante, epipsauseis tou khristou au lieu de epiphausei soi ho khristos: et tu toucheras au Christ).
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aurore
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