Etre chrétien ou pas?

apporter une aide et fournir un support de discussion à ceux ou celles qui se posent des questions sur leurs convictions
 
PortailPortail  AccueilAccueil  CalendrierCalendrier  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 alliances avec la mort

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Narkissos

avatar

Nombre de messages : 4865
Age : 57
Date d'inscription : 22/03/2008

MessageSujet: alliances avec la mort   Lun 22 Juin 2015, 00:58

Ecoutez donc la parole de Yahvé, insolents,
vous qui dominez sur ce peuple de Jérusalem!
Vous dites: Nous avons conclu une alliance avec la Mort,
nous avons fait un pacte avec le Séjour des morts;
quand le déferlement destructeur passera,
il ne nous atteindra pas,
car nous avons le mensonge pour abri
et la fausseté pour cachette.
A cause de cela, ainsi parle le Seigneur Yahvé:
J'ai mis pour fondement en Sion une pierre,
une pierre éprouvée, une pierre angulaire de prix, solidement fondée;
celui qui la prendra pour appui n'aura pas à se hâter.
J'ai placé l'équité comme règle,
et la justice comme niveau;
la grêle emportera l'abri du mensonge,
les eaux déferleront sur toute cachette.
Votre alliance avec la Mort sera annulée,
votre pacte avec le Séjour des morts ne tiendra pas;
quand le déferlement destructeur passera,
il vous écrasera.


Je repensais aujourd'hui, Dieu sait pourquoi, à ce texte d'Isaïe (28,14ss), et à cette mystérieuse formule [très "titre de polar de série B"], "alliance avec la Mort", dont personne ne sait au juste à quoi elle faisait allusion. Si le contexte général du recueil suggère qu'il est question de l'alliance de Juda avec l'Egypte contre l'Assyrie (cf. chap. 30), les raisons de désigner ce traité de vassalité politico-militaire comme une alliance avec la Mort demeurent obscures: évocation de l'abondant rituel des morts égyptien, avec ses représentations du monde souterrain comme royaume d'Osiris (cf. la pointe d'ironie d'Exode 14,11, n'y avait-il pas assez de tombeaux en Egypte ?), associée à la situation géographique de l'Egypte (où l'on "descend", depuis Canaan, Genèse 12,10 etc. comme on "descend" aussi au Séjour des morts), et/ou de l'opposition entre Mot, divinité cananéenne de la Mort (déjà probablement évoquée en 25,7, comme l'engloutisseur englouti), et Baal-Hadad, le dieu de l'orage (voir le lexique de ce morceau, déferlement, grêle, inondation) créateur et victorieux, vénéré aussi en Assyrie ? On se rappellera encore l'identification de l'Egypte à Rahab, monstre de l'océan primordial (toujours relié au monde souterrain) à l'instar de Léviathan (cf. 27,1, quasi-citation du Cycle de Baal retrouvé à Ougarit, qui décrivait la victoire de Baal-Hadad sur Lôtan = Léviathan; 51,9; Psaume 87,4), Rahab réduit au "repos" en 30,7.

On sait au surplus que deux motifs, distincts, de ce passage, le "Séjour des morts" (she'ol devenu Hadès en passant de l'hébreu au grec) et la "pierre de fondation" (v. 16, référence "culte" du NT, cf. Matthieu 21,42; Luc 20,17; Romains 9,33; 10,11; Ephésiens 2,20; 2 Timothée 2,19; 1 Pierre 2,4.6), se retrouveront côte à côte dans une fameuse péricope évangélique (Matthieu 16,16ss), sans que d'ailleurs le texte proprement dit d'Isaïe semble y être pour grand-chose.

Entre-temps, l'auteur hellénistique (et vraisemblablement judéo-égyptien !) de la Sagesse de Salomon a visiblement été marqué par la formule; mais il en a fait un tout autre usage, dans ce très beau passage (1,16--2,9) que, si je me souviens bien, le facétieux Luis Buñuel citait, dans ses mémoires (Mon dernier soupir), comme son texte biblique (deutérocanonique en l'occurrence) favori:

Mais les impies ont invité l'Hadès du geste et de la voix,
s'éprenant d'amitié pour lui, ils se sont pâmés,
puis ils ont conclu un pacte avec lui.
Aussi bien méritent-ils d'être de son parti.
Car ils disent entre eux, avec de faux raisonnements:
"Elle est courte et triste notre vie;
il n'y a pas de remède quand l'homme touche à sa fin
et personne, à notre connaissance, n'est revenu de l'Hadès.
Nous sommes nés à l'improviste
et après, ce sera comme si nous n'avions pas existé.
Le souffle dans nos narines n'est qu'une fumée,
la pensée, une étincelle qui jaillit au battement de notre cœur.
Qu'elle s'éteigne, le corps se résoudra en cendre
et le souffle se dissipera comme l'air fluide.
Notre nom sera oublié avec le temps
et personne ne se rappellera nos actions.
Notre vie aura passé comme un nuage, sans plus de traces,
elle se dissipera telle la brume
chassée par les rayons du soleil
et abattue par sa chaleur.
Notre temps de vie ressemble au trajet de l'ombre
et notre fin ne peut être ajournée,
car elle est scellée et nul ne revient sur ses pas.
Eh bien, allons! Jouissons des biens présents
et profitons de la création comme du temps de la jeunesse, avec ardeur.
Du meilleur vin et de parfum enivrons-nous,
ne laissons pas échapper les premières fleurs du printemps.
Couronnons-nous de boutons de roses avant qu'elles ne se fanent.
Qu'aucun de nous ne manque à notre fête provocante,
laissons partout des signes de notre liesse,
car c'est là notre part, c'est là notre lot.


Buñuel devait s'arrêter à peu près là, à ce carpe diem souriant sur fond de désespoir, qui rappelle la "morale" de Qohéleth (et encore du Siracide), déjà prêtée aux "impies" dans les dialogues de Job ou certains psaumes, et le célèbre "mangeons et buvons, car demain nous mourrons" (autre citation d'Isaïe, 22,13, en 1 Corinthiens 15,32) dont nous parlions il y a peu -- car la suite (2,10-20, qui semble avoir beaucoup inspiré en revanche les récits évangéliques de la Passion) est nettement moins sympathique:

Opprimons le pauvre, qui pourtant est juste,
n'épargnons pas la veuve
et n'ayons pas égard aux cheveux blancs du vieillard.
Mais que pour nous la force soit la norme du droit,
car la faiblesse s'avère inutile.
Traquons le juste: il nous gêne,
s'oppose à nos actions,
nous reproche nos manquements à la Loi
et nous accuse d'être infidèles à notre éducation.
Il déclare posséder la connaissance de Dieu
et il se nomme enfant du Seigneur.
Il est devenu un reproche vivant pour nos pensées
et sa seule vue nous est à charge.
Car sa vie ne ressemble pas à celle des autres
et sa conduite est étrange.
Il nous considère comme une chose frelatée
et il s'écarte de nos voies comme de souillures.
Il proclame heureux le sort final des justes
et se vante d'avoir Dieu pour père.
Voyons si ses paroles sont vraies
et vérifions comment il finira.
Si le juste est fils de Dieu, alors celui-ci viendra à son secours
et l'arrachera aux mains de ses adversaires.
Mettons-le à l'épreuve par l'outrage et la torture
pour juger de sa sérénité
et apprécier son endurance.
Condamnons-le à une mort honteuse,
puisque, selon ses dires, une intervention divine aura lieu en sa faveur.


Dans le contexte de la Sagesse, l'"alliance" (ou le pacte) des impies avec la mort, simple pensée, prise en compte ou escompte de la mort, qui dans un premier temps leur permettrait de jouir de la vie sans arrière-pensées, et dans un deuxième temps les engagerait dans des actions plus sombres, s'oppose à un couple de notions typiquement hellénistiques, sans doute particulièrement vivaces à Alexandrie, et assez nouvelles dans le judaïsme (quoiqu'elles rejoignent par un chemin détourné la très vieille association sacerdotale de la mort à l'impur): l'"immortalité" et "l'incorruptibilité" (au sens d'impérissabilité, d'imputrescibilité, etc.). Dieu n'a rien à voir avec la mort ni avec la corruption-pourriture, telle est la leçon qui encadre le texte précité (1,12ss; 2,21ss):

Ne recherchez pas la mort en fourvoyant votre vie,
n'attirez pas à vous la ruine par les oeuvres de vos mains.
Dieu, lui, n'a pas fait la mort
et il ne prend pas plaisir à la perte des vivants.
Car il a créé tous les êtres pour qu'ils subsistent
et, dans le monde, les générations sont salutaires;
en elles il n'y a pas de poison funeste
et la domination de l'Hadès ne s'exerce pas sur la terre,
car la justice est immortelle.
Mais les impies ont invité l'Hadès...
(...)
Ainsi raisonnent-ils, mais ils se trompent;
leur perversité les aveugle
et ils ne connaissent pas les secrets desseins de Dieu,
ils n'espèrent pas de récompense pour la piété,
ils n'apprécient pas l'honneur réservé aux âmes pures.
Or Dieu a créé l'homme pour qu'il soit incorruptible
et il l'a fait image de ce qu'il possède en propre.
Mais par la jalousie du diable la mort est entrée dans le monde:
ils la subissent ceux qui se rangent dans son parti.


On aura remarqué, dans ce texte du tournant de l'ère chrétienne, en quelque sorte à la charnière des deux "Testaments" ("alliances" également, où la mort, dans la seconde surtout, joue un rôle central), l'apparition du diable comme cause de la mort, avec la formule même qui sera reprise dans l'épître aux Romains (5,12: la mort est entrée dans le monde). Et, déjà, une certaine ambiguïté (ou duplicité) du rapport à la mort: celui des "impies" est stigmatisé, mais celui du "juste", qui consent à une mort prématurée et honteuse pour un gain éternel, est valorisé (et avec lui nombre d'exceptions à la "vie" ordinaire: éloges de la virginité, de la condition de l'eunuque et du "sans-enfant" en général, comme situations rapportées à l'immortalité et à l'incorruptibilité divines; voir la suite).

Ce livre, qui mérite en tout cas d'être lu dans son intégralité, pose ici une question "existentielle" que je trouve importante, et délicate: (comment) compter ou ne pas compter, jouer ou ne pas jouer, avec la mort ? Tenter de la mettre dans son jeu, sinon de son côté, ou au contraire la traiter en ennemie irréductible (le "dernier ennemi", 1 Corinthiens 15), à défaut de pouvoir tout à fait l'ignorer ?

[Ceci me rappelle, soudain, le dernier sujet que j'avais ouvert sur JWD/N, et qui faisait d'ailleurs écho à l'un des tout premiers.
Mais peut-être plus précisément que la question d'un amour de la mort -- mort aimable ou non, aimée ou non, ce qui est encore autre chose -- la notion d'alliance ou de testament (sunthèkè, diathèkè) convoque ici celles de l'utilité, de la stratégie, du calcul, et d'une complicité toujours un peu suspecte, sinon coupable, dans le rapport conscient de tout "individu" ou de toute "société" à la mort.
Les cinéphiles penseront à la partie d'échecs avec la Mort, dans Le septième sceau de Bergman; les mélomanes n'auront que l'embarras du choix, rien que chez Bach:
https://www.youtube.com/watch?v=z_yY7w8VA7Y
https://www.youtube.com/watch?v=vdD9i7XgNrQ
https://www.youtube.com/watch?v=LISUJlO822I
https://www.youtube.com/watch?v=mZa7z0MvmXA
https://www.youtube.com/watch?v=VSTDibqXuGo.]
Revenir en haut Aller en bas
http://oudenologia.over-blog.com/
VANVDA



Masculin Nombre de messages : 1499
Date d'inscription : 09/05/2008

MessageSujet: Re: alliances avec la mort   Mer 24 Juin 2015, 16:35

À bientôt 8 milliards de gugusses sur un petit sattelite du Soleil, allons-nous (re)découvrir que si la mort est peut-être l'ennemie de l'homme (et encore, je repense ici aux immortels de Borgès qui ne "vivent" plus vraiment... La mort ne donne peut-être que l'illusion d'être pour l'homme son ennemie), rien n'est moins sûr qu'elle soit l'ennemie de l'Humanité ? Les conséquences en sont peut-être insupportables ( comment peut-on seulement envisager que "Viva la Muerte", ce n'était pas sans sa part de "vérité" ? Je repense aussi au "méchant" de l'Armée des 12 singes, et ma petite gêne à si bien le comprendre, à me dire qu'il est le "fou" le moins fou qu'on puisse imaginer), mais je ne vois pas comment penser autrement.
Je me dis que l'espérance (c.à.d. le désir) d'une AUTRE vie, dans l'AUTRE monde, une vie qui ne serait pas la vie (en son sens le plus prosaïque, "biologique" dirais-je en dépit du pléonasme), ça a le mérite d'une certaine lucidité quant à la vie et la mort.
Revenir en haut Aller en bas
Narkissos

avatar

Nombre de messages : 4865
Age : 57
Date d'inscription : 22/03/2008

MessageSujet: Re: alliances avec la mort   Mer 24 Juin 2015, 23:11

(Hé hé...)
Ce qui me semble certain (disais-je), c'est qu'une pensée de la mort, assez répandue malgré tout au plan de la "théorie pure", s'affole et se liquéfie dès qu'elle approche d'un "débouché pratique", de la question concrète de la mort donnée et surtout à donner (suicide, euthanasie, avortement, etc.; mais aussi assassinat, peine de mort, guerre, attentat, abattage "animal" même). Et il me semble que ce qui la saisit ou la transit à ce point est moins un scrupule "moral", en tout cas au sens d'une morale rationnelle qui pourrait tranquillement peser le pour et le contre, les avantages et les inconvénients, qu'un interdit "sacré" ou "sacral" (ce qui se nomme aussi tabou): devant ça toute pensée reste interdite. Ça se fait, assurément, mais sans pouvoir en même temps se penser, sinon sur un mode technique, mécanique, utilitaire, instrumental, opératoire, protocolaire, qui précisément diffère et dissocie l'acte de la pensée. Et, dans un sens, une pensée (ou une morale) "laïque" est particulièrement mal placée pour négocier (ses "alliances" ou ses petits arrangements avec la mort) sur ce terrain "sacré".

Tout a été dit cent fois, etc., etc.

Un thème un peu plus précis et un peu moins ressassé peut-être: cette idée de "vie éternelle" presque aussi (voire beaucoup plus) opposée à la "vie" ordinaire qu'à la mort, et qui se traduit négativement par les concepts d'"immortalité" et d'"incorruptibilité" (plus exactement de non-mort et de non-corruption, la "corruption", phtheirô, phthora etc., étant à entendre spécialement au sens de pourriture ou de décomposition), telle qu'elle apparaît à la confluence des cultures égyptienne et hellénistique (lieu de la "Septante" et du livre de la Sagesse), avec son horreur particulière de la décomposition, du devenir-pourriture (cf. la longue pratique égyptienne des embaumements et momifications, qui a par là marqué indirectement les évangiles: de la myrrhe des mages aux aromates du tombeau, en passant par les "onctions" de Béthanie, tout cela ne vient pas de l'AT hébreu). Ses traces dans le NT sont innombrables (p. ex. 1 Corinthiens 15; Actes 2,24ss; 13,34ss; 1 Pierre 1,4 etc; 2 Pierre 1,4 etc.).
Revenir en haut Aller en bas
http://oudenologia.over-blog.com/
VANVDA



Masculin Nombre de messages : 1499
Date d'inscription : 09/05/2008

MessageSujet: Re: alliances avec la mort   Lun 29 Juin 2015, 20:10

Et pourtant rien ne grouille plus de vie (littéralement) qu'un cadavre en décomposition. Cette vie-là, celle de la vermine, nous est absolument répugnante, et pourtant elle est la vie, au même titre que n’importe quelle autre de ses formes.
Que la "biologie" puisse à ce point nous dégouter, c'est un grand mystère pour moi, mais je crois l'avoir déjà dit (moi aussi), même si ma répugnance face à ces manifestations-là (les vers, les poux, mais aussi des manifestations bien plus miennes : la merde, la morve...) n'en est pas moindre.

Revenir en haut Aller en bas
Narkissos

avatar

Nombre de messages : 4865
Age : 57
Date d'inscription : 22/03/2008

MessageSujet: Re: alliances avec la mort   Lun 29 Juin 2015, 22:45

J'avais repensé aussi à Kundera et à son "problème théologique fondamental de la merde", que nous avions évoqué jadis: celui-ci me semble justement avoir été approché, différemment, avec l'immémoriale notion sacerdotale de l'"impur" et avec le concept hellénistique relativement récent de la phthora.
Entre les deux, la pensée grecque de l'être comme distinct du couple antithétique genesis / phthora -- n'est vraiment que ce qui ne naît ni ne devient, ni ne périt ni ne pourrit -- marque évidemment une différence profonde, sinon insurmontable.
Ce qui m'amène à préciser, contrairement à ce que j'ai suggéré un peu trop vite plus haut, que la phthora n'est pas exactement la dé-composition, au sens du moins où on l'entend quand on dé-compose ainsi le mot, c.-à-d. la disparition d'un composé dans la ré-apparition de ses (ex-)composants prêts à rentrer dans la composition de nouveaux composés -- en ce sens-là il n'y a pas seulement antithèse mais complicité entre genesis et phthora, par voie de (ré-)génération, "spontanée" par exemple. Nietzsche avait d'ailleurs très bien vu la continuité paradoxale entre la pensée parménidienne de l'être immuable et l'atomisme: dans les particules élémentaires le dernier refuge de l'être immuable, de quelque chose qui ne changerait pas lorsque tout change.
Revenir en haut Aller en bas
http://oudenologia.over-blog.com/
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: alliances avec la mort   

Revenir en haut Aller en bas
 
alliances avec la mort
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» conversation téléphonique avec mon grand-père décédé
» Le contact avec un mort
» Citations des profs
» La sorcellerie des campagnes
» Débiteur décédé

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Etre chrétien ou pas? :: UN JOUR, UN VERSET-
Sauter vers: