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 le poids des mots

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Narkissos

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MessageSujet: le poids des mots   Lun 18 Avr 2016, 12:30

Je vous le dis (legô): au jour du jugement, les humains (ou: les gens) rendront compte (mot à mot: rendront parole, apodôsousin logon) de toute parole (rhèma, dit ou chose dite) inutile (argon, proprement inopérante; d'où futile, oiseuse, légère, vaine, vide, creuse, irréfléchie, en l'air, etc.) qu'ils auront proférée (ou: parlée, lalèsousin). Car c'est par tes paroles (logôn) que tu seras justifié (ou: acquitté, dikaiôthèsè), et (kai) c'est par tes paroles (idem) que tu seras condamné (katadikasthèsè).
Matthieu 12,36s.

Ce logion matthéen, je l'ai déjà souvent cité parce que j'y pense souvent (j'ai mes raisons !), mais il me paraît bien mériter un fil "méditatif" pour lui tout seul.

Je rappelle sa mise en contexte, fort simple et claire (pour une fois): la controverse sur les exorcismes de Jésus, soupçonnés d'être d'origine démoniaque (v. 22-30 <- Marc 3,22-27), conduit à l'évocation du blasphème impardonnable contre l'Esprit (v. 31s <- Marc 3,28-30), puis aux images de l'arbre et du fruit (v. 33, cf. déjà 7,16ss) et du cœur trésor (v.34s, cf. Marc 7 //) d'où sortent du bon et du mauvais; enfin à cette sentence unique (qu'on ne retrouve ni chez Marc, ni chez Luc, cf. toutefois dans ce dernier 19,22, "je te juge par ta propre bouche"). Et ses échos dans l'épître de Jacques (notamment chap. 3).

Comme souvent, bien sûr, cette parole (!) échappe à son contexte, d'autant que sa formulation générale s'y prête: la "parole inutile" (etc.), c'est une catégorie on ne peut plus vaste, susceptible de recouvrir dans un sens la quasi-totalité, dans un autre la totalité, du langage humain.

[A l'opposé, la définition pourrait aussi être précisée en fonction de "l'idéologie" de "Matthieu": argos, "inopérant", "oisif" s'agissant d'une personne, cf. 20,3.6, renverrait à la thématique du "travail" et de l'"œuvre", ergon, et par là à la sempiternelle querelle antipaulinienne qui oppose le "faire" au "dire" ou au "croire", cf. 5,17ss; 7,14ss; 23,3. Ainsi dans le jeu de mots de Jacques 2,20: "Veux-tu savoir, ô homme vain (kene, vide, creux), que la foi sans les œuvres (ergôn) est inopérante (argè) ?" Par ailleurs, l'insistance de Matthieu sur le rôle de la parole de Jésus dans les "miracles", parole efficace qui littéralement fait ce qu'elle dit, comme celle du Dieu créateur, offrirait un contre-modèle à une "parole inopérante": en contexte, celle qui juge de la "vertu" ou de la "puissance" à l'œuvre dans la parole miraculeuse du Christ.]

Je m'arrête aujourd'hui sur un tout petit mot que j'ai souligné, la "copule" ("et", kai) qui unit les deux membres antithétiques de la dernière phrase, car il me semble que toute (mon, notre) espérance repose sur lui, sur la fragilité de son interprétation. Il y a assurément dans mes paroles de quoi me condamner des millions de fois, mais il y aura peut-être aussi, ici et là, de quoi m'acquitter, sinon de quoi me justifier. Et je pourrais bien être le dernier à savoir , ou plus probablement encore ne jamais le savoir.

Cette remarque n'est peut-être qu'une parole inutile de plus, mais elle me semble correspondre à une quasi-constante du "jugement" matthéen, du Sermon sur la Montagne aux dernières paraboles (p. ex. celle des moutons et des chèvres au chapitre 25). Il est binaire, dualiste, jusqu'à la caricature, mais ses deux côtés ne sont jamais corrélés ou relativisés l'un par l'autre (comme dans l'image classique de la pesée relative ou comparative où l'excès d'un plateau de la balance l'emporte décisivement sur le défaut de l'autre; image ambiguë d'ailleurs, d'une culture à l'autre, selon que celle-ci identifie le "lourd" ou le "léger" au bon ou au mauvais côté). En un mot il nous partage, peut-être moins les uns des autres que chacun de lui-même. Et il rend ainsi possible la liberté marginale de la "prochaine fois", comme en statistique: mille lancers de pièces s'équilibrent en à peu près autant de pile et de face, mais le prochain lancer reste, en principe, absolument indéterminé. Comme on le disait il y a peu du "jugement" lui-même (thème relié à celui-ci par au moins deux traits: le "jour de jugement" d'une part, le jugement d'autrui comme parole dangereusement "inutile" d'autre part): pour n'avoir jamais jugé c'est toujours déjà trop tard, mais cela ne m'empêche pas, maintenant, ponctuellement, de renoncer à juger.

Il y a, dans la parole, un risque à courir. Qu'on ne peut certes pas ne pas courir: même le silence n'y échappe pas, il arrive toujours trop tard pour ne pas avoir la valeur, ou le manque de valeur, d'une parole. Mais il n'est pas à prendre à la légère. Les paroles les plus "légères", bien sûr, n'étant pas forcément celles qu'on croit.
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VANVDA



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MessageSujet: Re: le poids des mots   Mar 19 Avr 2016, 23:11

Il m'est revenu à te lire le passage (que j'aime beaucoup) de Qohélet 11,6 : "tu ne sais pas si ton travail fructifiera ici ou là, voire les deux en même temps" (paraphrasé de mémoire, désolé des approximations).
Le thème de notre ignorance totale de ce qui marchera (ou pas), de ce qu'il fallait dire ou surtout taire, c'est quelque chose qui me travaille beaucoup. Parler, c'est le fait d'une foi un peu folle en soi-même, foi dans le pouvoir des mots.

Je me dis aussi (toujours avec Qohélet à l'esprit) que ce n'est peut-être pas ici que je me condamne et là que je me justifie (comme je l'ai compris en première lecture de ta réflexion), mais ici ET là que je me condamne ET que je me justifie  : les mêmes mots sont à la fois lourds et légers, médicament et poison, et je n'ai effectivement aucun moyen de le savoir. C'est absolument terrifiant, et malgré ça, il m'est toujours aussi impossible de ne rien dire, de ne pas tenter.

"Celui qui sème en pleurant pourra récolter en chantant", c'est tout aussi paraphrasé, et en plus, là, je n'ai même plus la référence en tête ! Mais je prie pour que ce puisse être vrai.


Dernière édition par VANVDA le Mer 20 Avr 2016, 07:26, édité 1 fois
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Narkissos

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MessageSujet: Re: le poids des mots   Mer 20 Avr 2016, 02:39

De beaux textes en effet:

Jette ton pain sur l'eau,
car avec le temps tu le retrouveras;
donne une part à sept, et même à huit,
car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre.
Quand les nuages sont remplis de pluie,
ils la déversent sur la terre;
si un arbre tombe, vers le sud ou vers le nord,
c'est au lieu où l'arbre est tombé qu'il restera.
Qui observe le vent ne sème pas;
qui regarde les nuages ne moissonne pas.
De même que tu ne sais pas comment le souffle ou les os se forment dans le ventre de la femme enceinte, de même tu ne connais pas l'œuvre du dieu qui fait tout.
Dès le matin sème ta semence,
le soir ne repose pas ta main;
car tu ne sais pas ce qui réussira, ceci ou cela,
ou si l'un comme l'autre sont également bons.

Qohéleth 11,1ss.

Ceux qui sèment avec des larmes
moissonneront avec des cris de joie.
Celui qui s'en va en pleurant, quand il porte la semence à répandre,
revient avec des cris de joie, quand il porte ses gerbes.

Psaume 126,5s.

Citation :
Je me dis aussi (toujours avec Qohélet à l'esprit) que ce n'est peut-être pas ici que je me condamne et là que je me justifie (comme je l'ai compris en première lecture de ta réflexion), mais ici ET là que je me condamne ET que je me justifie  : les mêmes mots sont à la fois lourds et légers, médicament et poison, et je n'ai effectivement aucun moyen de le savoir. C'est absolument terrifiant, et malgré ça, il m'est toujours aussi impossible de ne rien dire, de ne pas tenter.

Très juste. Et ce serait peut-être tout à fait insupportable sans une certaine "foi", qui paraît d'ailleurs aussi inévitable qu'indispensable. En termes monothéistes, "Dieu" court avant nous le risque du langage -- silences compris. En tout cas je ne suis ni le premier ni le dernier à le courir. Qui parle quand je parle, ou quand on me parle ? La question déclôt le "sujet", le locuteur, le récepteur et leur communication, et par là déjoue -- de justesse -- tout "jugement".

---
Le texte de Qohéleth, invoqué à ce point, réinscrit notre sujet (de méditation) dans une perspective a priori plus large (mais peut-être identique à la réflexion, je laisse cette formule dans l'ambiguïté où elle s'écrit): celle du rapport de tout "sujet" (ou de tout "point de vue") à l'univers, à la nature, aux événements pour lui imprévisibles (alors que c'est précisément pour lui qu'ils auraient de l'"importance" et une "valeur", positive ou négative), si "déterminés" qu'ils soient par ailleurs. Les aléas de la parole et de la communication, dans un sens, ne sont qu'une infime ramification de ce grand jeu des choses-événements, que dans un autre sens ils reflètent, intégralement. "Foi" et "fatalisme" paraissent encore, à cet égard, corollaires.
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MessageSujet: Re: le poids des mots   Mer 20 Avr 2016, 15:57

Citation :
Je m'arrête aujourd'hui sur un tout petit mot que j'ai souligné, la "copule" ("et", kai) qui unit les deux membres antithétiques de la dernière phrase, car il me semble que toute (mon, notre) espérance repose sur lui, sur la fragilité de son interprétation. Il y a assurément dans mes paroles de quoi me condamner des millions de fois, mais il y aura peut-être aussi, ici et là, de quoi m'acquitter, sinon de quoi me justifier. Et je pourrais bien être le dernier à savoir , ou plus probablement encore ne jamais le savoir.


Narkissos, merci d'attire notre attention sur cette idée. En générale ce texte sert à mettre en garde les croyants contre le danger (d'une condamnation) de ne pas maitriser sa langue ou de l'utiliser sans discernement, or ce texte insiste tout autant, sur la possibilité d'être justifié par ses paroles. de la légèreté dans les propos, le refus de se prendre au sérieux et la volonté de s'exprimer avec un certains humour ne me semble pas correspondre à des paroles inutiles.

Narkissos, pourrais-tu m'expliquer (SVP) le sens de cette phrase : "Les paroles les plus "légères", bien sûr, n'étant pas forcément celles qu'on croit." ?
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Narkissos

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MessageSujet: Re: le poids des mots   Mer 20 Avr 2016, 17:00

free a écrit:
Narkissos, pourrais-tu m'expliquer (SVP) le sens de cette phrase : "Les paroles les plus "légères", bien sûr, n'étant pas forcément celles qu'on croit." ?

C'est à peu près celui que tu énonces toi-même en écrivant:
Citation :
de la légèreté dans les propos, le refus de se prendre au sérieux et la volonté de s'exprimer avec un certains humour ne me semble pas correspondre à des paroles inutiles.

Dans le contexte narratif, les "pharisiens" qui attribuent à Béelzeboul les exorcismes de Jésus ne sont pas en train de "déconner", si tu veux bien me passer l'expression. C'est du sérieux, c'est une accusation grave et en plus d'un sens conséquente, non seulement parce qu'elle porte à conséquence mais parce qu'elle résulte d'un enchaînement logique (p. ex. de type "systématique": il ne respecte pas la tradition, DONC... OU de type "politique": il est dangereux, DONC il faut dire que...); qui répond en tout cas à une certaine "nécessité", susceptible d'être appréciée sincèrement comme telle d'une manière ou d'une autre. (Je parle bien sûr du récit évangélique et non d'histoire historique.) Ce ne sont pas a priori des "paroles légères" de la part des personnages concernés, ce sont des paroles graves; et pourtant elles le sont tout autrement, et légères et graves, du point de vue du narrateur.
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