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 antijudaïsmes, antisémitismes

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Narkissos

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MessageSujet: antijudaïsmes, antisémitismes   Ven 19 Mai 2017, 15:53

C'est une question immensément grave, mais aussi délicate et compliquée, que j'aborde ici avec crainte et tremblement, après la lecture du livre Heidegger, les juifs, la Shoah -- les Cahiers noirs de Donatella di Cesare (trad. fr. G. Deniau, Seuil 2016) -- que j'ai trouvé généralement intéressant, quelquefois brillant, assez souvent frustrant et irritant, pour des tas de raisons que je ne vais pas détailler ici. Ce qui m'a semblé lui faire particulièrement défaut (de ma part, ce ne sera pas une surprise), c'est le fond "biblique" de la question -- de cette question qui va devenir au pire moment "la question juive" et qui est avant tout une question européenne au sens large (d'une Europe élargie à la Russie d'une part et à l'Amérique d'autre part) en même temps qu'une question "historique", selon l'idée que l'Europe moderne, toujours elle, se fait de "l'histoire" -- et aussi de la "question".

Que l'antisémitisme nazi, en dépit de ce qui le distingue à tout jamais des autres et ne peut guère se "résumer" que dans un nom propre comme Auschwitz, s'enracine dans un antisémitisme allemand (cf. notamment Luther) et européen beaucoup plus ancien, répandu et ordinaire; que celui-ci s'enracine à son tour dans un antijudaïsme chrétien dont le Nouveau Testament est, si je puis dire, la pierre angulaire, cela est à peu près clair pour tout le monde, autant qu'un tel enchevêtrement de "racines" et de "radicalités" puisse l'être. Ce qui l'est moins, c'est que la généalogie ne s'arrête pas là: dans le "judaïsme" pré-chrétien dit "du Second Temple" et qui est au moins autant de "diaspora", celui qui produit les textes qui vont devenir plus tard et d'abord en grec l'"Ancien Testament" des chrétiens, il y a, comme "prophétiquement", tous les ingrédients des antijudaïsmes et antisémitismes à venir, jusqu'aux projets de génocide réciproque (Exode, Esther vs. Deutéronome, Josué p. ex.). En passant par une "élection" qui peut aussi se lire comme raciale, une "loi" distinctive et discriminante, une "historiographie prophétique" qui "réécrit l'histoire" dans un sens souvent conquérant et hégémonique, une "apocalyptique" et un "messianisme" qu'on peut qualifier de "métapolitiques" comme on l'a souvent fait du nazisme -- et en particulier du "nazisme métaphysique" de Heidegger. Si scandaleuse qu'elle nous paraisse, l'idée que l'hitlérisme renvoie au judaïsme sa propre image inversée est très présente chez Simone Weil (dans L'Enracinement p. ex.).

On peut regarder tout cela comme une suite tragique de "malentendus" compliquant et aggravant inéluctablement une série d'antagonismes historiques qui sont, par ailleurs, bien distincts les uns des autres -- et qui ont commencé par transformer peu à peu l'identité ethno-géographique "judéenne" en identité ethno-religieuse "juive" (c'est le même mot en grec ou en latin): conflits successifs ou simultanés entre la communauté des exilés de retour à Jérusalem et les "peuples du pays" (les "Samaritains"), entre les Judéens de la diaspora et les peuples parmi lesquels ils vivent en Mésopotamie, en Perse, en Egypte ou en Europe, entre une Judée plus ou moins autonome et les empires perse, hellénistiques, puis romain, entre les "juifs" rassemblés sous la bannière du pharisaïsme après la chute de Jérusalem et des "chrétiens" qui se considèrent de façon ambiguë comme plus juifs que les juifs (verus Israel) et non-juifs (goïm, ethnè, "païens", "Gentils" = "gens des 'nations'" et fiers de l'être), entre les "juifs" réfractaires au christianisme et les puissances politiques et religieuses d'une "chrétienté" qu'ils habitent dans une nouvelle situation de diaspora, entre le judaïsme et les "Lumières" philosophico-politiques face auxquelles il se partage à nouveau entre assimilation et résistance, puis les nationalismes européens qui le renvoient bon gré mal gré à sa différence ethnico-culturelle, entre sionisme et antisionisme enfin, c'est à chaque fois autre chose qui se joue; et cependant chaque nouvelle configuration du conflit dépend et se nourrit des précédentes. Si "la Bible" n'explique pas tout, loin de là, il me semble que sa lecture peut apporter un éclairage indispensable à ce sac de nœuds catastrophique.

Un des aspects du problème (aussi sensible que peu analysé dans le livre précité) est qu'on ne parle jamais du même "judaïsme", parce qu'on ne le définit pas d'après le même ensemble textuel: le "judaïsme" tel que les chrétiens et post-chrétiens se le représentent est déterminé avant tout par la séquence AT/NT, qui le fait apparaître comme quelque chose de foncièrement "dépassé", d'"anachronique", dont la survie même est un mystère ou un scandale; d'"atopique" aussi, qui en plus d'un sens est sans avoir lieu d'être: le "juif" devient ainsi une "question" fascinante, qui porte en germe la tentation de l'extermination, mais aussi la fascination de l'origine authentique miraculeusement préservée jusqu'à la "fin" (paradoxalement, il y va de la même eschatologie dans la "solution finale" et dans le sionisme chrétien qui considère l'Etat d'Israël comme un signe de la fin des temps). Mais le judaïsme des juifs, lui, est déterminé par un tout autre corpus (TaNaKh  / Talmud / Qabbalah), largement ignoré des non-juifs, et qui place même les textes communs (TaNaKh = AT !) dans une tout autre perspective. D'autant que les corpus s'excluent mutuellement: à de très rares exceptions près, qui lit le Nouveau Testament ne lit pas le Talmud, et réciproquement. Le judaïsme n'existe pour les non-juifs que fantasmé, en bien ou en mal, et dans ce dernier cas comme un spectre dangereux, qui se prête à tous les amalgames conspirationnistes (dans les rhétoriques fascistes, les mêmes "juifs" derrière le capitalisme et le bolchevisme), à conjurer d'une manière ou d'une autre. Le judaïsme "réel", en revanche, est inaccessible de l'extérieur, retranché derrière des barrières linguistiques, textuelles, culturelles, rituelles, qui ne font que nourrir le fantasme à l'extérieur.

Il y a bien eu des tentatives de "traduction" ou de "vulgarisation" de ce judaïsme-là, et même excellentes (p. ex. Buber, Scholem, Levinas, Neher), mais elles ne l'en rendent pas moins menaçant -- au contraire peut-être. Car on ne l'approche pas sans remettre en question des certitudes de toute sorte: certitude de la "vérité" du christianisme inséparablement liée à l'"erreur" du judaïsme, au moins après "Jésus" et "Paul" (tout ce que représente dans notre langue le mot de "pharisaïsme" à la suite des caricatures du Nouveau Testament); mais aussi bien certitude "moderne", rationaliste, critique, historique, de la supériorité de l'esprit sur la lettre, du moral sur le rituel, du général sur le particulier, de la logique sur le mythe et la poésie, jusque dans la façon de lire et d'interpréter les textes, de jouer de l'intertextualité, etc. A première vue, l'"exégèse" talmudique nous paraît "fantaisiste" ou "folklorique", et il est plus facile de se contenter à son égard d'une tolérance condescendante qui ne nous remet nullement en question que de chercher à la comprendre, ce qui est beaucoup plus déstabilisant. De ce point de vue, il y a certainement eu une "judéophobie" (au sens de crainte plu[s]tôt que de haine) assez comparable à l'"islamophobie" que nous connaissons aujourd'hui -- malgré la symétrie des situations: une religion-mère et une religion-fille qui nous regardent de part et d'autre, d'un air à la fois étrange et familier...
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Lun 22 Mai 2017, 00:24

Salut Narkissos,

Je comprends ta crainte et ton tremblement à l’idée d’évoquer ton point de vue au sujet du traitement de la question de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme. Je ressentais également un sentiment de crainte quand je me suis lancé à m’exprimer pleinement sur la question de la compréhension du raisonnement poussant bon nombre d’individus à voter pour Le Pen, et à déconstruire la condamnation, la stigmatisation grossière qu’on pouvait voir dans le traitement médiatique à leur sujet, et surtout, surtout, le fait que la plupart des analystes passent à côté de ce qui me semble être le cœur nucléaire du problème.
Je crois que ce genre de crainte donne une bonne idée du climat hautement censeur qui règne sur ces questions. Cette ambiance de police de la pensée conduisant à l’autocensure, comme si elle était introjectée dans une sorte de Sur moi collectif ou plus précisément à visée collective, est d’autant plus redoutable que sa « subversion » n’a fait que la renforcer en servant de couverture à un antisémitisme viscéral et à une réhabilitation du nazisme, du fascisme et du négationnisme présenté sous forme « édulcorée » comme étant du révisionnisme.
La contre réaction de la censure n’en a été que plus forte, ce qui ne fait alimenter que les rancœurs haineuses dans une forme de cercle vicieux, pour ceux qui veulent bien y rester enfermés.
Ceci étant, il paraît tout à fait clair pour chaque lecteur avisé et intelligent, que ton propos n’est pas du tout une « justification » de l’antisémitisme, ni de son cousin germain silent l’antijudaïsme.

La question devient en effet délicate dès qu’on cherche à dénouer intelligemment les nœuds que beaucoup cherchent trop hâtivement à trancher par peur de déterrer les raisons qui sembleraient légitimer l’antisémitisme et le racisme. C’est le grand malheur de toute forme d’échanges sur ces questions : en rester aux blocages superficiels pour ne pas aller comprendre les raisons, voire le « bien-fondé » de tel ou tel ressentiment aussi condamnés (et condamnés à juste titre à mon avis).
Traiter un sujet de façon clivée, par blocs monolithiques absolus et imperméables les uns avec les autres, correspond à ce que Dubet appelait une montée en théologie qui flingue tout effort de coexistence pacifique et de compréhension, voire éventuellement d’intégration mutuelle. On rejoint l’idée d’un judaïsme fantasmé, et aussi à celle d’un antijudaïsme automatiquement dénoncé en bloc, avec une disqualification dont on associait la légitimité au fait de lui trouver aucune raison « valable ». Probablement, ce rejet traduit aussi la peur de trouver en effet chez soi une compréhension d'actes de politiques aussi monstrueuses que celle du nazisme.

En ce qui concerne l’antisémitisme de l’idéologie nazie et de son programme d’extermination des juifs, il me semble qu’il est la traduction d’une situation où deux élitismes se faisaient face, avec du côté « juif », « sioniste », une dimension largement fantasmatique au projet de destruction des autres peuples et la genèse de l’Israël antique, et de l’autre un nazisme, qui « en vertu » de la puissance industrielle allemande avait les moyens de ses ambitions, de les concrétiser.
L’élitisme germanique est à resituer dans le racisme institutionnalisé et érigé au rang de mode de fonctionnement politique des puissances colonisatrices d’Europe (Angleterre, Pays-Bas, France et plus anciennement Espagne et Portugal). L’Allemagne était le parent pauvre des colonisateurs, était le pays le plus peuplé d’Europe, l’antisémitisme a largement eu un terreau favorable, et comptait l’une des communautés juives les plus importantes du Vieux Continent.

Coluche (tu vois ma référence hautement universitaire 😊) lors d’une émission télévisée de Patrick Sabatier Le jeu de la Vérité je crois, disait un peu rapidement que seuls les juifs pouvaient se moquer des juifs. Ce n’est pas étranger, si je peux me permettre, au renouvellement de l’antisémitisme.
Comme pour corroborer ce principe, je pense que la lecture du livre de Max Weber (un « intellectuel juif allemand, ou allemand juif) Le judaïsme antique, te paraîtrait intéressante. Dans sa remarque préliminaire, il écrit notamment : « En effet, qu’étaient les Juifs d’un point de vue sociologique ? Un peuple paria. Ce qui signifie, comme nous l’apprend l’étude de l’Inde : un peuple-hôte, séparé d’un point de vue rituel, formel ou factuel de son environnement social. De là ont découlé tous ses traits caractéristiques : son attitude à l’égard de son environnement, en particulier, son existence son forme de ghetto volontaire, qui fut bien antérieure à son internement forcé, et à la sorte de dualisme qui, chez lui, opposait une morale interne et une morale externe. »
Le Judaïsme antique a été publié en 1917-1918, soit deux ans avant la mort de Weber, et un peu avant le traité de Versailles…



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Narkissos

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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Lun 22 Mai 2017, 12:34

Merci Le gaffeur distancié.

J'ai trop souvent cité -- mais bien moins souvent que je n'y ai pensé -- la phrase de Joyce: History is a nighmare from which I am trying to awake (l'Histoire est un cauchemar dont j'essaie de me réveiller), réplique de Stephen Dedalus au discours d'un historien passablement antisémite, si je me souviens bien (Ulysses, 1920-22).

L'autocensure est elle-même complexe: elle anticipe et intériorise des réprobations extérieures, certes, et alors elle se complique en frustration et en ressentiment; mais aussi et plus profondément elle me semble traduire un interdit intérieur devant le "sacré" de l'horreur, qui impose de lui-même le silence ou du moins une extrême réserve. A peine plus "consciemment" ou "moralement", la honte viscérale d'une complicité objective, celle d'être là (comme dirait Heidegger !), de vivre encore de la même histoire et de la même culture, sur le même sol et le même sang. Ombre spectrale que tentent de conjurer aussi bien les discours moralisants sur la Shoah que les provocations transgressives des néonazis, en dépit de leurs intentions opposées. Je repense encore à Matthieu 23,29ss, avec un supplément d'ironie grinçante du fait que ce texte (chapitre, livre, recueil) a lui-même contribué considérablement à la construction de l'antisémitisme chrétien par sa caricature des "pharisiens".

D. di Cesare cite plusieurs fois Weber parmi les nombreuses "sources" de l'"antisémitisme métaphysique" de Heidegger -- mais, vérification faite, pas ce livre-là (que je n'ai pas lu mais sur lequel je viens de lire avec intérêt ceci): plutôt le Weber de L'Ethique protestante, plus ancienne et plus connue, comme représentant de l'"intellectualisme enjuivé / déraciné" (bien que Weber ne fût pas juif !) qui ne penserait pas de façon "essentielle". Soit dit en passant, le parallélisme entre judaïsme et hindouisme était déjà très présent chez Nietzsche, qui y voyait deux variantes d'un même type de pensée "sacerdotale", à ses yeux déterminant de sa "suite" chrétienne mais beaucoup moins "nuisible" que celle-ci. C'est d'ailleurs l'une des choses qui m'a le plus agacé chez di Cesare, qu'elle traite systématiquement l'antichristianisme de Nietzsche ou de Heidegger comme un indice d'antisémitisme en escamotant les différences expresses que ces deux penseurs établissent entre judaïsme et christianisme. C'est d'autant plus impardonnable au sujet de Nietzsche chez qui la sympathie pour le judaïsme croît à mesure de son antipathie pour le christianisme et singulièrement pour le protestantisme libéral allemand: valorisation de l'Ancien Testament par rapport au Nouveau, louange de l'intelligence juive qui aurait seule réussi à alléger et à affiner un peu la pesante bêtise autochtone allemande, laquelle culmine à ses yeux dans la "réaction" antisémite (que Nietzsche a côtoyée de près par sa sœur et son beau-frère, et aussi chez Wagner); jusqu'aux derniers fragments "posthumes" (que je relisais hier encore) où, au bord de la "folie", Nietzsche envisage d'enrôler le "capital juif" dans son combat (où le "philosophique" et le "métapolitique" dégénèrent en "politique" délirante) contre le christianisme allemand.

Dans "l'histoire du judaïsme" que j'ai tenté de retracer sommairement dans mon premier post, une difficulté est qu'à chaque étape "le judaïsme" se redéfinit en partie contre lui-même: c'est toujours en partie que "le judaïsme" résiste (à l'empire perse, à l'hellénisme, à l'empire romain, au christianisme, à la chrétienté, au rationalisme, au scientisme, aux nationalismes ou à l'internationalisme) -- non sans avoir aussi adhéré en partie, et contribué pour une large part, à ce à quoi "il" résiste. Pour couronner le tout, "l'histoire" que "le judaïsme" se raconte de lui-même et celle que s'en font ses adversaires s'accordent à valoriser la résistance aux dépens des adhésions et des contributions positives. Nulle part peut-être la fiction historique de l'"identité collective" ne se montre aussi déchirante, par sa façon même de nier les déchirures.
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Lun 22 Mai 2017, 13:56

Bravo et merci Narkissos, le gaffeur distancié pour la qualité de vos échanges sur un sujet toujours d'actualité et si difficile à évoquer sans provoquer d'interminables polémiques.
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Narkissos

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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Lun 22 Mai 2017, 15:34

Il pourrait être intéressant de revenir un peu ici (quoiqu'on l'ait déjà fait ailleurs) sur le "concept", si l'on peut dire, de "paganisme". "Le judaïsme" devient ce qu'il "est", dès l'époque du Second Temple qui est aussi une époque de diaspora dans l'empire perse, en s'opposant aux "nations" (goïm); mais ce critère de différenciation externe est aussitôt utilisé comme critère de différenciation historiographique interne: s'il y a eu en "Israël" du "polythéisme", des "idoles", des "hauts-lieux" et de la "prostitution sacrée", ce n'était pas de son fonds propre, mais d'une influence "étrangère" (les "Cananéens", Philistins, Phéniciens, Syriens, etc.). Le judaïsme post-exilique se revendique du "vrai" Israël, l'Israël de la Loi de Moïse et des "réformes" d'Ezéchias ou de Josias, qui ne ressemble en rien à l'Israël pré-exilique réel et à ce qui en reste (les "Samaritains"). De cette fiction inaugurale et rétroactive toutes les suites dépendent, même si elles n'en sont pas intégralement déterminées -- y compris le christianisme qui voudra se distinguer à son tour et des "juifs" et des "païens" (ethnè traduction de goim, qui se scinde en latin entre gentes "pagano-chrétiens" et pagani ni juifs ni chrétiens); et les "néo-paganismes" (comme le nazisme) qui en se revendiquant tels souscrivent sans le vouloir à une distinction principielle du judaïsme; et l'apologétique judéo-chrétienne (comme celle de di Cesare) qui magnifie la différence essentielle (ou anti-essentielle, dans le cas de Levinas notamment) de la "révélation judéo-chrétienne" par rapport à tous les "paganismes". Si l'on ne remonte pas assez loin dans la "déconstruction du concept" (ce qui était pourtant le programme de la Destruktion heideggerienne), il est impossible de sortir de la décision partisane entre "juif/chrétien" et "païen", impossible en d'autres termes de comprendre l'opposition même entre "juif/chrétien" et "païen" comme une ramification ou un pli historiques (ou historiaux, geschichtlich) du même. Si Heidegger était resté à la hauteur de "l'histoire de l'être" au lieu de se laisser partiellement capter par l'antisémitisme "ontique" du nazisme, il aurait pu reconnaître dans "l'histoire du judaïsme" une partie décisive de "l'histoire de l'être" et non sa seule négation.
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Lun 22 Mai 2017, 17:31

Citation :
Ce qui l'est moins, c'est que la généalogie ne s'arrête pas là: dans le "judaïsme" pré-chrétien dit "du Second Temple" et qui est au moins autant de "diaspora", celui qui produit les textes qui vont devenir plus tard et d'abord en grec l'"Ancien Testament" des chrétiens, il y a, comme "prophétiquement", tous les ingrédients des antijudaïsmes et antisémitismes à venir, jusqu'aux projets de génocide réciproque (Exode, Esther vs. Deutéronome, Josué p. ex.). En passant par une "élection" qui peut aussi se lire comme raciale, une "loi" distinctive et discriminante, une "historiographie prophétique" qui "réécrit l'histoire" dans un sens souvent conquérant et hégémonique, une "apocalyptique" et un "messianisme" qu'on peut qualifier de "métapolitiques" comme on l'a souvent fait du nazisme -- et en particulier du "nazisme métaphysique" de Heidegger. Si scandaleuse qu'elle nous paraisse, l'idée que l'hitlérisme renvoie au judaïsme sa propre image inversée est très présente chez Simone Weil (dans L'Enracinement p. ex.).






Merci Narkissos pour cette excellente anlyse concernant un sujet délicat. Il n'est pas aisé de dire que le judaisme a, d'une certaine manière, nourrit l'antisémitisme(si j'ai bien compris ton argumentation). Aujourd'hui le lien mystique qui relie une grande partie des juifs du monde entier à l'état d'Israêl contribue à nourrir l'antisémitisme. Le fait que le "grand Israël" se fasse au détriment des palestiniens et de leur territoire avec le soutien de nombreux juifs du monde entier n'est pas fait pour apaiser les tensions. Une incompréhension se crée avec les juifs (pas tous) qui sont totalement indifférents au sort des palestiniens et les personnes sensibles à cette situation, qui ne comprennent pas qu'un peuple qui a autant souffert, puisse mépriser autant les palestiniens. Ainsi, de nombreuses personnes distinguent le fait d'être antisioniste et antisémite, mais d'autres estiment que toute remise en cause de la politique d'Israël constitue une forme antisémitisme.


L'historien Israelien Shlomo Sand, auteur de "Comment le peuple juif fut inventé", définit l'ethnocentrisme sioniste : "si vous n'êtes pas de parents juifs vous n'êtes pas juifs, vous ne pouvez pas devenir juif, sauf si vous êtes converti religieusement"... C'est la base de la définition de l'Etat d'Israël.  « Dans le discours israélien sur les racines, il y a une dose de perversion. C’est un discours ethnocentrique, biologique, génétique. ... »
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Lun 22 Mai 2017, 23:25

free a écrit:
Il n'est pas aisé de dire que le judaisme a, d'une certaine manière, nourrit l'antisémitisme(si j'ai bien compris ton argumentation).

On ne peut pas dire en tout cas qu'"il" l'ait fait exprès !

C'est le problème de l'histoire: tout peut "nourrir" ou influer sur tout, bien au-delà du traçable, du prévisible et du calculable; événements et textes, actions et réactions, conséquences, circonstances et coïncidences s'enchaînent sans qu'on puisse jamais en arrêter le cours ni mettre le doigt sur une "cause première" (même au degré zéro de "qui a commencé"). Les textes bibliques dont je parlais reflètent eux-mêmes des situations historiques qui les précèdent -- conflit de la communauté des exilés qui s'installe à Jérusalem au retour de Babylone avec les "Samaritains" qui n'ont jamais quitté le pays, cf. Esdras-Néhémie; conflits de diaspora dont témoignent diversement les histoires de Joseph, Esther et Daniel; ces conflits réels n'ont a priori aucun rapport avec ceux du Nouveau Testament ou du XXe siècle (d'autant qu'entre-temps ce qu'on appelle "le judaïsme" a considérablement changé); mais les textes eux-mêmes pèsent lourd, et sur le devenir propre de "l'identité juive" et, parce qu'ils font partie de l'Ancien Testament des chrétiens, sur l'idée que d'autres vont s'en faire.

De même, on peut être consterné de voir les nationalistes israéliens lire la Bible (hébraïque) comme un cadastre, à condition de se demander aussi ce qui nous autorise, nous, à lire "l'Ancien Testament" comme si nous en étions les destinataires...

On retombe de toute façon dans les apories de l'"identité collective": les colons israéliens d'aujourd'hui ne sont pas les déportés de la Seconde Guerre mondiale, encore moins les éventuels juges ou accusateurs de Jésus ou les auteurs des textes de l'AT, et pourtant tout ça se raconte comme l'histoire du même sujet (le "peuple juif", identique à lui-même à travers les siècles et les millénaires).

Nous avons déjà parlé du livre de Shlomo Sand ici et surtout .
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Mar 23 Mai 2017, 12:56

En Romains 2, 17 à 3, 20,  Paul s’en prend au judaïsme pour dénoncer l’orgueil et le sentiment de supériorité, que la possession de la Loi inspire aux juifs.




"Toi qui te donnes le nom de Juif, qui te reposes sur la loi, qui mets ta fierté en Dieu, qui connais sa volonté et qui, instruit par la loi, sais discerner ce qui est important, toi qui es persuadé d'être le guide des aveugles, la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, l'éducateur apte à corriger les gens déraisonnables, à instruire les tout-petits, parce que tu as dans la loi l'essence même de la connaissance et de la vérité... (...)  Quoi donc ? Sommes-nous supérieurs ? Pas en tous points. Car nous avons déjà porté cette accusation : tous, Juifs et Grecs, sont sous le péché,  ainsi qu'il est écrit : Il n'y a pas de juste, pas même un seul" Rm 2, 17-20 et 3,9-10 




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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Mar 23 Mai 2017, 14:00

Il ne faut pas perdre de vue que ces passages (c'est le cas de le dire: ils ne font que passer) sont des moments dans le mouvement de balancement de la rhétorique paulinienne, qui constitue ici (plus clairement que partout ailleurs, même si cette clarté est rétrospective) un "plan" très net:
1) contre les "hommes"-en-général, les "païens", 1,18ss;
2) contre les "juifs", chap. 2;
3) bilan: match nul (0-0), "que toute bouche soit fermée", pour que l'Evangile, la foi, la grâce, en un mot le Dieu de Paul, qui abolissent la différence, aient la voie libre, chap. 3.
A noter que cette distribution équitable (?) de baffes jugements recourt aussi bien aux stéréotypes juifs contre les "païens" (tous idolâtres et débauchés) qu'aux stéréotypes "païens" contre les juifs (tous prétentieux et hypocrites).

A arrêter le mouvement sur le chapitre 2, comme le fait spontanément une lecture judéophobe (de même qu'une lecture homophobe, p. ex., sur le chapitre 1), on trahit évidemment le sens du texte -- mais il est inévitable que ça arrive.

On peut aussi noter, quitte à s'éloigner un peu du sujet, que les "Romains" à qui s'adresse l'épître sont des "Grecs" -- terme qu'il ne faut pas se hâter de définir en catégorie hyper-générale (= non juifs): ailleurs "Paul" saura distinguer des "barbares" (ni juifs, ni grecs, ni romains). A l'évidence, on leur écrit en grec et pas en latin; c'est dire que le "christianisme" atteint peut-être géographiquement Rome, mais dans des communautés essentiellement hellénophones, venues d'Orient, de Grèce ou d'Asie Mineure (ce qui sera encore le cas beaucoup plus tard et beaucoup plus à l'Ouest: les "premiers chrétiens" de Lyon, p. ex. parlent principalement grec au IIe siècle et au-delà). L'ajout du chapitre 16, truffé de noms latins, a pour effet, sinon pour intention, de corriger cette impression.
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Mar 23 Mai 2017, 15:45

 Sur un autre fil nous avions souligné les aspects humanistes de l'AT, d'un autre côté l'AT offre une image d'un judaisme (race/peuple juif) qui se considère comme singulier, différent et radicalement séparé de tous les autres peuples, un peuple supérieur, privilégié et choisi, ce qui apu provoquer un antisémitisme réactionnel et pas idéologique.

"c'est un peuple qui a sa demeure à part, et qui n'est pas compté parmi les nations." Nb 23,9

Certains textes de l'AT invitent les juifs à éviter le mélange du sang des Juifs et de celui des non-Juifs (Dt 7,3-4 ; Ex 34, 16) et à la préservation de la pureté du sang  :

"Car ils ont pris leurs filles pour eux-mêmes et pour leurs fils et ils ont mêlé la descendance sainte avec les peuples des pays ; les chefs et les magistrats ont été les premiers à commettre ce sacrilège." Esd 9,2 
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Mar 23 Mai 2017, 16:09

Je ne sais pas trop quelle différence tu fais entre "réactionnel" et "idéologique" (à mes yeux l'un n'empêche pas l'autre; je dirais, plus modestement ou relativement, "plus ou moins structuré").

On pourrait en effet penser que ce sont les textes juifs les plus "exclusifs" qui "nourrissent" l'antisémitisme (à supposer celui-ci capable de lecture et de discernement); mais le contraire est tout aussi vrai: ce que le nationalisme (en particulier dans sa version nazie) reproche au judaïsme, c'est l'universalisme, le cosmopolitisme, qui ferait obstacle à la culture de l'identité nationale, à toutes ces terrifiantes métaphores (aussi bibliques, d'ailleurs) du sol et de l'enracinement ou de la pureté du sang. Le "juif" est encore plus dangereux aux yeux des nazis quand il se mélange et s'assimile aux Allemands que quand il se replie sur sa "communauté" (d'ailleurs bien avant de le déporter et de l'exterminer on le signale par l'étoile jaune, on le cantonne dans le ghetto, justement pour qu'il ne se mélange pas). Dans le vocabulaire nazi, Verjudung et Entwürzelung, "enjuivement" et "déracinement", sont des quasi-synonymes.

---

Parmi les textes du Nouveau Testament qui ont contribué à l'antisémitisme chrétien et post-chrétien, on serait tenté d'incriminer "Paul" au premier chef: au-delà de quelques passages qui font rétrospectivement frémir (p. ex. 1 Thessaloniciens 1,14ss), parce que c'est lui qui abolit la loi et en fait quelque chose de "dépassé"; mais en fait, les textes antipauliniens y contribuent peut-être davantage (du point de vue de l'antisémite, les contradictions, bien loin de se neutraliser, s'additionnent): c'est chez Matthieu, grand défenseur de la Torah, qu'on trouve les plus violentes caricatures des "pharisiens", l'idée de la théologie de substitution (le royaume de Dieu vous sera enlevé et donné à une nation qui en produira les fruits), les idées les plus terriblement raciales du rejet du judaïsme et de ses conséquences historiques (que son sang soit sur nous et sur nos enfants: D. di Cesare a beau dire que ce texte est "mal interprété", je ne vois pas, pour ma part, comment il pourrait être "bien interprété"). L'appellation johannique les juifs pour désigner les ennemis de Jésus, fils du diable, n'arrange rien. Ni la caractérisation des juifs (même si c'est surtout "d'Asie") comme fauteurs de trouble dans l'apologétique pro-romaine des Actes. Ni la violence antiromaine de l'Apocalypse qui se veut plus juive que juive (ceux qui se disent juifs mais ne le sont pas). Certes, tout cela peut se lire en perspective historique comme un débat interne à un judaïsme plus large, parce que tous les auteurs présumés sont censés être plus ou moins juifs, en-deçà de la rupture nette entre "judaïsme" et "christianisme"; mais une fois sortis de ce contexte, ce qu'ils sont dès leur rassemblement en "Nouveau Testament", de tels textes sont condamnés à une postérité catastrophique sitôt que le christianisme deviendra dominant.
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Mar 23 Mai 2017, 17:10

Citation :
Parmi les textes du Nouveau Testament qui ont contribué à l'antisémitisme chrétien et post-chrétien, on serait tenté d'incriminer "Paul" au premier chef: au-delà de quelques passages qui font rétrospectivement frémir (p. ex. 1 Thessaloniciens 1,14ss), parce que c'est lui qui abolit la loi et en fait quelque chose de "dépassé"; mais en fait, les textes antipauliniens y contribuent peut-être davantage (du point de vue de l'antisémite, les contradictions, bien loin de se neutraliser, s'additionnent): c'est chez Matthieu, grand défenseur de la Torah, qu'on trouve les plus violentes caricatures des "pharisiens", l'idée de la théologie de substitution (le royaume de Dieu vous sera enlevé et donné à une nation qui en produira les fruits), les idées les plus terriblement raciales du rejet du judaïsme et de ses conséquences historiques (que son sang soit sur nous et sur nos enfants: D. di Cesare a beau dire que ce texte est "mal interprété", je ne vois pas, pour ma part, comment il pourrait être "bien interprété").

Pour beaucoup de chrétiens à travers les âges, les juifs furent, ceux qui tuèrent le "Seigneur" :

"En effet, frères, vous avez vous-mêmes imité les Eglises de Dieu en Jésus-Christ qui sont en Judée : vous avez souffert de la part de vos propres compatriotes ce qu'elles ont souffert de la part des Juifs. Ce sont eux qui ont tué le Seigneur Jésus et les prophètes, ce sont eux qui nous ont persécutés ; ils ne plaisent pas à Dieu et ils sont hostiles à tous les humains " 1 Thess 2,15 ss



Tu as fait référence à Simone Weil comme un exemple d'une juive qui s'éloignait du judaisme au vu des nombreux textes de l'AT qui célèbrent la violence. Voici ce qu'a écrit Simone Weil : « Si les Hébreux de la bonne époque ressuscitaient parmi nous, leur première idée serait de tous nous massacrer y compris les enfants dans leurs berceaux, et de raser nos villes, pour crimes d’idolâtrie » (Sylvie Courtine-Denamy Simone Weil, p. 250).

Certains textes rapportent la volonté d’extermination systématique de toute une population :

 « Quand il entendit le son de ma trompe, le peuple poussa un cri de guerre formidable et le rempart s’écroula sur lui-même. Aussitôt le peuple monta dans la ville et ils s’en emparèrent. Ils appliquèrent l’anathème à tout ce qui se trouvait dans la ville, hommes et femmes, jeunes et vieux, jusqu’aux boeufs, aux brebis et aux ânes, les passant au fil de l’épée » (Jos. 7, 21). « Ne laissez en vie rien de ce qui respire. Détruisez-les jusqu’au dernier… comme le Seigneur votre Dieu vous l’a ordonné… »
(Dt. 2, 16).
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Mar 23 Mai 2017, 17:42

Il n'y a plus guère aujourd'hui que les "fondamentalistes" (juifs, musulmans ou chrétiens, et dans ce dernier cas plutôt judéophiles et pro-sionistes qu'antisémites* !) pour croire que les "génocides" prescrits par le Deutéronome et décrits par Josué sont "historiques". (Et bien sûr, le lecteur "naïf" de la Bible qui, dépourvu de préjugé dogmatique et d'avertissement historico-scientifique, serait naturellement porté à lire les textes en question sur un mode "fondamentaliste-par-défaut".) Mais même en tant que fictions et rapportés à leur situation réelle (la petite communauté judéenne des exilés au milieu des "Samaritains" hostiles) ils n'en sont pas moins problématiques. Le problème est au fond toujours le même -- de changement des rapports de force au gré du devenir des "identités collectives": comment des textes violents produits par une communauté faible et/ou opprimée comme exutoires à son ressentiment seront-ils lus dans une nouvelle situation, par une communauté dominante et capable, au moins en partie, de les "réaliser" (situation de la dynastie hasmonéenne ou de l'Etat d'Israël, situation de la "chrétienté" à partir de Constantin) ?

* A vrai dire, pour le type de fondamentalisme chrétien dont je parle, il n'y a plus vraiment de question morale ni politique: Israël a vraiment massacré les Cananéens, mais ça ne pouvait pas être mal puisque c'est Dieu qui l'avait ordonné -- non sans avoir lui-même donné l'exemple avec les plaies d'Egypte; ce serait beaucoup plus grave que la Bible ne dise pas la vérité. Les Juifs ont bien livré Jésus mais après tout c'était encore Dieu qui le voulait. Et comme Paul dit qu'Israël sera sauvé quand même à la fin, la création de l'Etat d'Israël accomplit les prophéties. Dans une histoire téléguidée par Dieu de part en part, morale et politique sont forcément illusoires.



L'antijudaïsme particulier de Simone Weil est un cas fascinant; non qu'il diffère beaucoup dans sa logique de ceux du Nouveau Testament, mais par tout le contexte: c'est l'antijudaïsme même du Nouveau Testament porté à son paroxysme par une philosophe juive, marquée en philosophie par le stoïcisme et le néoplatonisme, quasi convertie au christianisme mais plutôt gênée par ce qu'il reste de juif dans celui-ci, et à côté de ça antinazie, résistante, sans la moindre concession pour la politique antisémite hitlérienne. Le paradoxe n'est d'ailleurs pas sans rappeler celui de Matthieu, l'évangile le plus "juif" et le plus violemment antijudaïque.
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Mer 24 Mai 2017, 15:44

La question juive aujourd’hui et son facteur conjoncturel principal : l’État sioniste

Comme en témoignent de nombreuses données statistiques, il est patent que les difficultés de la condition juive se sont manifestement aggravées avec la création de l’État juif et que ce super-ghetto à l’échelle d’une région est devenu une source permanente et inédite d’inquiétude, voire de déchirement, pour tous les Juifs du monde qu’ils soient des apôtres ou des contempteurs du sionisme. Car aucun d’entre eux ne peut rester indifférent. Cette chape qui pèse sur eux c’est d’abord le drame inédit des deux patries dont l’une est moralement imposée. En effet, pour les Juifs sionistes qui mettent le concept de race juive au-dessus de tout, « un Juif n’est allemand ou français que fortuitement ; il est Juif avant tout ». D’ailleurs, dans la pensée de nombre d’entre eux vivant en Israël/Palestine, comme ce fut le cas notamment de Ben Gourion, le qualificatif le plus approprié à appliquer aux Juifs refusant d’aller y vivre n’est-il pas celui de déserteurs ? Et la double allégeance de nombre de Juifs restés dans leurs divers pays d’origine n’est tolérable à la rigueur que si elle privilégie systématiquement Israël de façon active. Quant aux Juifs assimilés il n’est pires ennemis qu’eux : ce sont des renégats. C’est ainsi que, conditionnés en même temps que culpabilisés par les mots de diaspora et de alyah que le sionisme leur met incessamment devant les yeux, harcelés voire sommés par les émissaires sionistes d’aller vivre en Israël ou de lui fournir, à titre de compensation, une aide toujours renouvelée dans un quelconque domaine à titre d’impôt, tiraillés perpétuellement entre la solidarité de race envers les Juifs israéliens et leur conscience morale, volontiers désorientés dans leur jugement, portés à faire de la surenchère ou à commettre maladresses et provocations à l’égard des non-Juifs, poussés à agir contre les intérêts matériels ou moraux de leur pays de résidence, incités à la déloyauté, nombre de Juifs, de France et d’ailleurs, vont être profondément affectés.

https://explicithistoire.files.wordpress.com/2015/03/gaillard-andrc3a9-les-racines-judac3afques-de-lantisc3a9mitisme.pdf
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Mer 24 Mai 2017, 16:11

(Il ne t'aura pas échappé que le texte que tu cites est violemment partisan, même s'il est plutôt bien écrit et bien documenté -- je n'ai pas encore tout lu.)

Dire que "les difficultés de la condition juive se sont manifestement aggravées avec la création de l'Etat juif" me semble intolérable, vu la séquence précise dans laquelle s'inscrit la création de l'Etat d'Israël (trois ans après la défaite allemande): il faut être gonflé pour suggérer que la condition des juifs d'Europe sous le IIIe Reich était meilleure...

Cela dit, il est vrai que la nouvelle configuration pose des problèmes inédits, et d'abord au judaïsme qui depuis la fin des guerres judéo-romaines s'est construit, à de très rares exceptions près, dans une situation de diaspora exclusive. Les exigences de l'Etat-nation, il a dû les penser sur un modèle "occidental" moderne (capitaliste ou socialiste; ne pas oublier que le sionisme à ses débuts était surtout socialiste) et non d'après sa tradition originale. Il a néanmoins dans cette tradition de quoi résister aussi aux tendances nationalistes (et la diversité des opinions parmi les juifs en la matière, en Israël et ailleurs, chez les religieux qui ne sont pas tous sionistes et les laïques qui ne sont pas tous nationalistes, le montre assez -- non seulement parce qu'elle existe, mais parce qu'elle s'exprime, peut-être encore plus en Israël qu'ailleurs, assez librement.)
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Mer 24 Mai 2017, 16:25

Citation :
(Il ne t'aura pas échappé que le texte que tu cites est violemment partisan, même s'il est plutôt bien écrit et bien documenté -- je n'ai pas encore tout lu.)

Ce fait ne m'a pas échappé mais comme toi, j'ai trouvé ce document bien construit.

La phrase qui a attiré mon attention est la suivante :  « un Juif n’est allemand ou français que fortuitement ; il est Juif avant tout ».


L'identité juive (on ne sait plus si c'est une identité religieuse ou nationale), dépasse toutes les appartenances nationales. D'ailleurs ne dit-on pas un "juif français" (donc prioritairement juif), alors que l'on ne dira jamais, un "chrétien français", mais un français de religion chrétienne. Pour de nombreux juifs du monde entier, les interêts de l'état d'Israël semblent supplanter les interêts du pays ou ils vivent. Dans tous les pays ou vivent des juifs, ceux-ci sont incité à aller vivre en Israël, ce "retour" s'appelle  l’alyah (le retour dans la Terre promise).
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Mer 24 Mai 2017, 17:48

A mon avis, c'est une simplification grossière d'une réalité beaucoup plus complexe. Déjà la situation en France et en Allemagne relève d'une tradition antagoniste de la nationalité (droit du sol vs droit du sang) -- de fait, on ne dit pas "un juif français" comme on dit "un juif allemand" ! De plus, en Allemagne même (ou plus généralement dans la zone germanique, Prusse ou Autriche incluses selon les époques) il y a eu des différences énormes, liées aux vagues successives d'immigration des juifs de l'Est; il y avait bien des "Allemands" d'ascendance totalement ou partiellement juive, à la suite de conversions ou d'autres formes d'assimilation (par l'Université, par l'armée, par la réussite commerciale ou financière) et de mariages mixtes, des juifs allemands plus ou moins assimilés, et des juifs étrangers -- une diversité de statuts officiels et/ou coutumiers que les lois raciales nazies ont, elles aussi, décidé de "simplifier" (non sans arbitraire d'ailleurs: j'ai vu récemment une vieille interview de Fritz Lang où il racontait comment Goebbels lui avait proposé, en 1933, d'assurer la direction de l'industrie cinématographique nazie, offre qu'il avait déclinée en se référant à son ascendance en partie juive. Réplique de Goebbels: "Mais, M. Lang, c'est nous qui décidons qui est juif ou pas !")

Il est certain que les discours identitaires, si différents qu'ils soient (du côté juif: religieux, culturels, intellectuels, politiques, où il faut encore distinguer un "communautarisme" visant à influer sur le gouvernement du pays et un sionisme appelant au contraire à quitter le pays -- et dans ce dernier cas encore différemment avant le nazisme et après la création de l'Etat d'Israël; avec autant d'antijudaïsmes et d'antisémitismes à distinguer en face), ont tendance à se renforcer mutuellement. Mais dans ce jeu de réactions sans fin prévisible ni origine assignable, il n'y a précisément que des réactions, jamais ou très rarement une initiative qui ne réagirait à rien. Ce que M. Gaillard oublie systématiquement de dire, c'est que les textes qui témoignent à ses yeux d'un "racialisme juif" originaire sont tout sauf originaires: qu'aussi loin qu'on remonte ils sont toujours précédés et déterminés par des "causes" extérieures auxquelles ils répondent (depuis les exils bibliques, l'empire perse et ses rivalités internes, l'hellénisation spontanée ou forcée, l'administration romaine tantôt tolérante et tantôt oppressive, le christianisme, l'islam, et tous les pogroms jusqu'au nazisme); et qu'à chaque étape, comme je le disais plus haut, l'attitude "juive" a été multiple: il y a eu des juifs pro-perses (à commencer par le deutéro-Isaïe qui salue en Cyrus le "messie"), pro-hellénistiques (des "renégats" stigmatisés dans les Maccabées ou Daniel à Philon d'Alexandrie en passant par les traducteurs de la Septante), pro-romains (Josèphe), et ainsi de suite, jusqu'au IIIe Reich inclus (où il y a encore eu des juifs allemands pour pleurer sur les premières défaites de la Wehrmacht et pour collaborer avec les nazis jusque dans l'organisation des déportations, comme l'a notamment montré Hannah Arendt). L'unification artificielle du "judaïsme" dans son propre récit comme dans l'image que les autres s'en font procède aussi de l'élimination rétrospective des divergences: comme si tout ce qui s'écarte de la ligne historique qui aboutit au judaïsme moderne était moins juif, ou moins authentiquement juif, que ce qui lui ressemble.

---

En parcourant le document, je constate qu'il vaut principalement par ses citations, bien que celles-ci soient pour la plupart de seconde main, tronquées et utilisées de façon tendancieuse. Toutefois certains passages sont (pour moi) instructifs: par exemple, la contribution importante de scientifiques juifs à la théorie raciale à visée eugéniste entre darwinisme et nazisme -- seulement à mes yeux ça témoigne au moins autant de l'esprit d'un temps que d'une spécificité juive, bien qu'il y ait certainement eu convergence entre les éléments "ethniques" et "généalogiques" de la tradition juive et l'esprit biologiste et hygiéniste de ce temps-là. Par ailleurs, je n'ai pas d'objection majeure à son "idéologie" générale -- qui me semble au bout du compte assez banalement "antiraciste" -- et je pense, hélas ! que son analyse de la structure fondamentalement "ethnique" et discriminatoire de l'Etat d'Israël (sans préjudice de son évolution: de moins en moins laïque et de plus en plus religieux) est assez juste.

Ce à quoi je résiste surtout c'est la thèse centrale, cent fois répétée mais jamais démontrée, et pour cause, d'un "racisme originaire" du judaïsme. Elle pose déjà un problème logique: si Israël était vraiment l'inventeur ou le créateur ex nihilo d'un mythe pervers sans précédent qui lui conférerait (à tort) une originalité absolue, entraînant seulement après lui et dans son sillage de pâles répliques (souvent imité, jamais égalé, même par les nazis !), le mythe s'en trouverait paradoxalement confirmé (ou, si l'on préfère, nié comme "mythe": ce ne serait plus un mythe, ce serait vrai !) -- il faudrait qu'Israël soit effectivement, essentiellement, ontologiquement différent de tous les autres peuples pour faire tout seul et d'un seul coup ce que personne n'avait fait avant lui ni ne ferait jamais vraiment comme lui. Autrement dit: la critique du "mythe" est captive du "mythe" au même titre que le nationalisme juif qui en vit et que l'antisémitisme qui s'y oppose.

A mon sens, le prétendu "originaire" a lui-même des "précédents" et des "antécédents", des "causes" et des "circonstances" (il n'a donc rien d'originaire, ce qui ne l'empêche pas d'être "original" et même "unique" comme tout événement de l'histoire): outre ce que j'ai déjà dit du contexte historique extérieur et déterminant de la production de la Torah (exil à Babylone, retour à Jérusalem sous l'administration perse, tension avec les "peuples du pays" regroupés autour de Samarie), il faut considérer la diversité interne des textes et les différents "milieux" judéens qu'ils représentent. Les caractères les plus apparemment "raciaux" et "distinctifs" de la Torah résultent en effet d'une laïcisation (au sens d'extension à tout le peuple, laos) des règles de pureté rituelle (alimentaires, vestimentaires, sexuelles, etc.) qui concernaient initialement les prêtres et le(s) sanctuaire(s) -- celles-ci n'ayant en soi rien d'original: partout où il y a temple, sacerdoce, sacrifices, sacré, on retrouve, dans toute la région et bien au-delà, dans toutes les "religions" connues depuis des millénaires, des règles rituelles et sacerdotales analogues; et en particulier dans le zoroastrisme perse qui est l'influence "nouvelle" de cette époque (là aussi la "pureté du sang" est essentielle; encore aujourd'hui ce qui reste du zoroastrisme iranien = "aryen" se veut de pure descendance perse, sans une goutte de sang "sémite", en l'occurrence arabe). Dans la rédaction de la Torah, c'est notamment le compromis entre les traditions "sacerdotales" (celles qui dominent le Lévitique) et les traditions "deutéronomistes", portées par une "aristocratie laïque" de propriétaires terriens qui remonte aux temps préexiliques (cf. la "réforme" de Josias), qui produit cet effet de "règles de pureté" étendues à l'ensemble du peuple, déplaçant la ligne de démarcation immémoriale "sacré / profane", "prêtre / non prêtre", vers une frontière "ethnique", "juif / non juif"; cf. l'idéal de la "nation de prêtres" annoncé dès l'Exode, mais qui reste un vœu pieux tant que subsiste un culte sacrificiel (temple, prêtrise, etc.) distinct de l'espace "profane". Ce mouvement qui répond à une nécessité politique immédiate (celle de séparer les "vrais Judéens", regroupés autour du second temple de Jérusalem, des "peuples du pays" progressivement dégradés au rang de "Samaritains", bien qu'ils soient tout autant "Israélites") s'accentuera beaucoup plus tard dans le pharisaïsme, surtout après la destruction du temple: la pureté rituelle anciennement associée au temple et au sacerdoce se verra intégralement transférée à la pratique domestique et synagogale, le juif (c.-à-d. tout juif) devant se distinguer du non-juif comme le prêtre du non-prêtre, le sacré du profane ou le pur de l'impur (toutes notions "rituelles" et "sacerdotales" au départ). Conclusion: le soi-disant "originaire" est déconstructible, il a une histoire longue et complexe derrière lui qui co-implique des différences internes et externes au "judaïsme".

---

Je suis conscient au demeurant que ce débat, précisément parce qu'il est de nature "historique", "critique" et "analytique", "rationnelle" et "scientifique" indépendamment de la qualité des thèses et des arguments, n'atteint pas le fond du problème: dans le "religieux" comme dans le "national", et surtout quand ils se combinent, il y a quelque chose d'inaccessible et de réfractaire à la "raison". On retombe sur le problème de l'incommunicabilité entre "raison" et "déraison" qui traverse en réalité toute société et toute politique, et même tout "individu", selon des lignes de partage à chaque fois différentes. Que la "raison" soit perse, grecque, romaine, juive, chrétienne, musulmane, moderne, laïque, démocratique, théologique, philosophique ou scientifique, elle ne peut pas comprendre ce qui lui résiste. Elle ne peut que constater que quelque chose lui résiste, mais elle n'en saura pas davantage sans quitter son domaine et s'aventurer en terrain inconnu -- en un mot sans se perdre, quitte à se rassurer au départ en y mettant un semblant de "méthode" (psychanalytique ou phénoménologique p. ex.). Pour entendre vraiment ce qui se dit dans un discours religieux et/ou nationaliste, il faudrait d'autres oreilles que celles de la "raison". Une expérience de l'autre, s'il y a jamais rien de tel, ou rien d'autre, qu'une expérience de l'autre.
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Ven 26 Mai 2017, 11:46

Est-il "légitime", comme l'a fait Manuel Valls lors d'un diner au CRIF,  d'associer antisionisme et antisémitisme :

« Oui, les juifs de France, trop souvent, ont peur, C'est une réalité et cette réalité, nous ne l'acceptons pas. » « La grille de lecture déformante et injuste » appliquée, selon lui, à Israël, pour faire de ce pays « le juif des nations, l'unique cible au monde d'un processus de délégitimation. Nous savons qu'il y a un antisémitisme ancien et un antisémitisme nouveau, Un antisémitisme d'extrême droite, mais aussi un antisémitisme d'extrême gauche. Il y a l'antisémitisme des beaux quartiers, il y a aussi l'antisémitisme dans les quartiers populaires d'une jeunesse radicalisée. Et puis (...), il y a l'antisionisme, c'est-à-dire tout simplement le synonyme de l'antisémitisme et de la haine d'Israël. »
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Ven 26 Mai 2017, 12:34

Je ne sais pas si c'est "légitime" (au regard de quelle "loi" ?) mais je trouve ça très con.

Comme si à cette histoire de généralisations et de contre-généralisations enchevêtrées, accumulées, stratifiées depuis des millénaires on ne pouvait apporter rien d'autre que des généralisations supplémentaires.

C'est probablement vrai d'ailleurs: on ne touche pas au mot "juif" par quelque côté que ce soit sans solliciter ou ébranler (comme au mikado) toute une montagne d'histoire, de légende, de vie, de mort et d'ombres entremêlées où tout se tient. Impossible, en effet, de seulement évoquer "Israël", "le judaïsme" ou "les juifs" sans risquer d'éveiller "l'antisémitisme".

En un sens, le sujet appelle avant tout une pensée "juive" (israélienne et non israélienne, religieuse et laïque, politique et philosophique); Dieu sait qu'il y en a, et souvent de grande qualité, mais elle n'influe guère sur le cours des événements -- et la nôtre encore moins.
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Ven 26 Mai 2017, 13:58

"Jésus vit Nathanaël venir à lui, et il dit de lui : Voici un véritable Israélite, en qui il n'y a pas de ruse" Jean 1,47

Dans l'évangile de Jean "les juifs" sont  présentés comme l'expression même de l’opposition à Jésus et comme ce qui refusent de croire en Jésus. Le terme "juif" permet donc de désigner de manière globale les adversaires de Jésus. Par contre Jean 1,47 semble accorder une connotation positive au terme "Israélite", puisque que ce terme implique le fait d'être sans malice et d'être capable d'identifier qui est vraiment Jésus ("c'est toi qui es le Fils de Dieu, c'est toi qui es le roi d'Israël" 1,49).
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Ven 26 Mai 2017, 15:06

Encore faudrait-il pouvoir peser la dose exacte d'ironie de la formule (plus littéralement: "Voici vraiment [alèthôs, adverbe] un Israélite en qui il n'y a pas de ruse"), qui se prête aussi bien à une lecture antijudaïque et même "antisémite" au sens restreint, mais bel et bien ethnique, d'"anti-israélite" (en forçant à peine le trait dans ce sens: "voici enfin un Israélite...": Nathanaël est alors l'exception qui confirme la règle, et la règle c'est la "ruse" des "Israélites" en général).

Il faut revenir un instant sur la complexité du mot "juif" en français, désignation ethno-religieuse dérivée par le latin du grec ioudaios et de l'hébreu yahoud, yehoudim, lesquels ont d'abord un sens ethno-géographique: le "Judéen" comme habitant de la Judée, plus anciennement de la région ou du royaume de Juda; Judée ou Juda opposés à Israël, soit comme une région distinguée d'une autre région (ex.: royaume de Juda vs royaume d'Israël), soit comme une partie distinguée du tout ("Israël" représentant alors la totalité). Casse-tête assuré pour les traducteurs: quand traduire "judéen" et quand traduire "juif" ? La casuistique est en théorie très simple (là où la référence est principalement géographique, il faut dire "judéen"; là où elle est principalement ethnique et religieuse, par opposition à d'autres peuples non-juifs = non-israélites, il faut dire "juif"; sans compter la variation, dans l'usage français du substantif, entre la majuscule à "Juif" là où la référence est ethnique et la minuscule là où elle est "seulement" religieuse). En pratique ça devient extrêmement compliqué.

Dans le cas de Nathanaël, les références géographiques se mêlent aux références ethno-religieuses (l'"Israélite" en question apparaît comme un Galiléen qui partage un préjugé judéen contre la Galilée, comparer le v. 46 et 7,41.52).

Dans son esprit "œcuménique", la TOB avait cru pouvoir traduire régulièrement "les Judéens" au lieu de "les Juifs" dans l'Evangile selon Jean; ça avait l'avantage d'être "politiquement correct" et de mettre en évidence les composantes ethno-géographiques du texte (les conflits sont essentiellement en Judée et avec des Juifs judéens); mais également l'inconvénient de masquer les enjeux ethno-religieux qui, eux aussi, sont présents dans le texte et à mon sens prépondérants: pour les lecteurs hellénophones et quasiment tous non juifs du quatrième évangile, c'est bien d'abord une appellation ethno-religieuse que signifie hoi Ioudaioi, (donc) "les Juifs"; la précision géographique (= les Judéens) s'y surajoute ou non en fonction du contexte. Tout au plus peut-on remarquer qu'un lecteur français pense beaucoup moins facilement à la Judée en entendant "les Juifs" qu'un lecteur grec en entendant hoi Ioudaioi, et que cela requiert de notre part un supplément d'attention.
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Ven 26 Mai 2017, 16:50

Citation :
A vrai dire, pour le type de fondamentalisme chrétien dont je parle, il n'y a plus vraiment de question morale ni politique: Israël a vraiment massacré les Cananéens, mais ça ne pouvait pas être mal puisque c'est Dieu qui l'avait ordonné -- non sans avoir lui-même donné l'exemple avec les plaies d'Egypte; ce serait beaucoup plus grave que la Bible ne dise pas la vérité. Les Juifs ont bien livré Jésus mais après tout c'était encore Dieu qui le voulait. Et comme Paul dit qu'Israël sera sauvé quand même à la fin, la création de l'Etat d'Israël accomplit les prophéties. Dans une histoire téléguidée par Dieu de part en part, morale et politique sont forcément illusoires.

Sous la présidence de Charles Taze Russell puis de Joseph Franklin Rutherford jusque vers le début des années 1930, le mouvement des Étudiants de la Bible a vu l'accomplissement des prophéties de la Bible dans la montée du mouvement sioniste. Après cette date, l'Israël selon la chair fut remplacé par l'Israël spirituel, identifié par le mouvement aux membres oints.

Le pasteur Russell, fondateur de la Société Watch Tower, était un sioniste. De ce fait, il était fortement contre la conversion des Juifs au christianisme et participait activement à encourager l'établissement d'un État juif en Palestine. À l'époque où il était ambassadeur d'Israël aux Nations Unies, Benjamin Netanyahu, le neuvième Premier ministre d'Israël, déclara: "Une reconnaissance du rôle important que le pasteur Russell est un des premiers défenseurs du sionisme chrétien américain est attendue depuis longtemps." En octobre 1910, Russell prononça le discours "Le Sionisme dans la prophétie" à l'Hippodrome Theater de New York, suite à une invitation, et ainsi s'exprima devant un auditoire juif de 4 000 personnes. Toutefois, une fois la réunion clôturée par le chant du Hatikvah — hymne national de l'État d'Israël depuis 1948, mais composé en 1878 —, des Étudiants de la Bible distribuèrent aux Juifs la brochure Jewish Hopes and Prospects, ce qui fut donna l'impression d'une volonté de les convertir. Par la suite, Russell rencontra l'éditeur du Boston Jewish Advocate, Jacob de Haas, qui vit dans les enseignements du pasteur certaines similarités avec le Hassidisme et une nouvelle base d'entente entre les communautés chrétienne et juive. Peu après, Russell s'exprima devant des auditoires juifs à Londres (4 600 juifs au Royal Albert Hall et 800 au Shoreditch Town Hall), à Manchester, Glasgow, puis Chicago, Philadelphie, St Louis, Kansas City, Cincinnati (assistance de 5 000 juifs dans cette dernière ville). Selon Russell, ses sermons ayant trait aux Juifs furent repris dans 107 000 exemplaires de journaux anglo-juifs et 650 000 de presse yiddish.
 
Joseph Rutherford continua d'accepter ce concept jusqu'en 1932, soutenant l'idéal de Russell selon lequel les Juifs et Jérusalem avaient une place spéciale dans la prophétie biblique. L'auteur Timothy White note que Rutherford fut encore plus sioniste que Russell. Il fit paraître la rubrique "View From the Tower" dans La Tour de Garde dans laquelle figuraient des comptes-rendus réguliers des progrès faits dans le retour des Juifs en Palestine. La Tour de Garde du 15 avril 1918, pages 115 à 117, annonça que le jour de la Pâque de cette année-là, des Juifs proéminents étaient venus de Londres à Jérusalem, et cet événement était alors considéré comme le parallèle prophétique de l'année -73, quand Massada tomba aux mains des Romains.

Bien qu'ayant enseigné à ses adeptes que les Juifs étaient restés l'unique peuple de Dieu et que Jérusalem devait être restaurée et cela pendant des décennies, la Société Watch Tower n'évoque aujourd'hui que très rarement son ancienne position sur ce sujet. En 1993, l'histoire officielle de l'organisation dans le livre Les Témoins de Jéhovah: Prédicateurs du Royaume de Dieu, aux pages 141 et 142, décrit le changement de 1932 ainsi:
 
"Les Étudiants de la Bible connaissaient bien les nombreuses prophéties de restauration qui avaient été faites à l'Israël antique. (...). Jusqu'en 1932, ils ont pensé que ces prophéties s’appliquaient tout particulièrement aux Juifs selon la chair. De ce fait, ils croyaient que Dieu témoignerait de nouveau de la faveur à Israël, en faisant revenir peu à peu les Juifs en Palestine (...). Mais, peu à peu, il est devenu manifeste que ce qui arrivait aux Juifs en Palestine n’était pas l’accomplissement des grandes prophéties de restauration. (...) Il apparaissait de plus en plus nettement qu’en tant que peuple les Juifs n’avaient pas changé d'attitude. (...) Les serviteurs de Jéhovah ont commencé à comprendre que c'était l'Israël spirituel (...). Maintenant leurs yeux s’ouvraient et ils discernaient dans la manière d’agir de Dieu envers ces vrais chrétiens un extraordinaire accomplissement spirituel des promesses de restauration. Petit à petit, ils ont aussi compris que la Jérusalem qui avait été élevée à la fin des temps des Gentils n'était pas simplement une ville terrestre, ni même un peuple sur terre représenté par cette ville."


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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Ven 26 Mai 2017, 17:01

Voir ici (28.1.15 -- Rutherford est un cas remarquable de basculement du sionisme à l'antisémitisme, les deux phases successives étant aujourd'hui également occultées dans la "mémoire collective" des TdJ).
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Ven 26 Mai 2017, 17:15

Narkissos a écrit:
Voir ici (28.1.15 -- Rutherford est un cas remarquable de basculement du sionisme à l'antisémitisme, les deux phases successives étant aujourd'hui également occultées dans la "mémoire collective" des TdJ).


"On pourrait dire qu'au loto des "prophéties bibliques", Rutherford a jeté à la poubelle le billet gagnant juste avant le tirage. Mais s'il ne l'avait pas fait il aurait dû partager le gros lot avec beaucoup d'autres, et ça n'aurait pas arrangé sa stratégie de démarcation. Je ne suis pas sûr toutefois que s'il avait entrevu la possibilité d'un accomplissement des espoirs sionistes (je ne dis pas des prophéties bibliques !), il aurait agi de la sorte : c'eût été trop tentant de se positionner au premier rang des gagnants -- et grâce à l'héritage de Russell qu'il avait d'abord fait fructifier, il était effectivement très bien placé sur ce coup-là. Mais dans les années 1933 à 1942 (date de sa mort, avant le tournant de la guerre), ça ne paraissait pas du tout gagné; et d'autre part il n'était pas personnellement insensible aux sirènes antisémites et fascisantes (cf. les tirades bien connues sur la finance juive mondiale). Au final, il est quand même doublement cocasse qu'il ait réussi à se démarquer des autres fondamentalismes protestants en manquant le coche d'une "prophétie" autrement plus spectaculaire (voire évidente, fût-ce d'une évidence trompeuse) que celles dont il pouvait se prévaloir (la meilleure qui lui restait étant 1914, réduite à la seule date vidée de tout "contenu" !) et en se ralliant, sur ce seul point, à la plus classique théologie catholique de la substitution (l'Eglise remplace Israël)."
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MessageSujet: Re: antijudaïsmes, antisémitismes   Ven 26 Mai 2017, 17:43

Précisons tout de même, bien que ce soit assez largement connu, que l'Eglise catholique a globalement renoncé depuis les années 1960 (Vatican II) à la "théologie de la substitution" -- quoique dans des termes assez ambigus pour que ses franges les plus "intégristes" la maintiennent encore.

Cela facilite peut-être le "dialogue avec le judaïsme", mais pas la lecture du Nouveau Testament (et a fortiori des Pères de l'Eglise) qui implique en maints passages une telle théologie (cf. p. ex. ce qui a été dit plus haut de Matthieu).

Il y a d'ailleurs là-dedans une sorte de fatalité logique: la défense de son propre droit à l'existence, dès lors qu'elle est parvenue à ses fins, se prolonge tout naturellement en remise en question de l'existence de l'autre; tous les arguments que le christianisme primitif met en œuvre pour se justifier en tant que "pagano-judaïsme" finissent par priver le "judaïsme" tout court de toute justification. La survivance du judaïsme est pour le christianisme établi et dominant une chose tout à fait inexplicable -- comme plus tard la survivance du judaïsme et du christianisme pour l'islam, comme auparavant la survivance de judaïsmes non pharisiens pour le pharisaïsme dominant, ou celle d'une religion israélite indépendante de Jérusalem (les Samaritains) pour le judaïsme du Second Temple. Si l'histoire se comportait selon une logique linéaire, elle serait toujours exterminatrice. Ce qui l'empêche de l'être, c'est précisément ce qui en elle n'est pas "logique": les antagonismes et les rapports de force réels d'une part, les traces différenciantes de l'autre. Si les chrétiens en position dominante tolèrent le judaïsme, ce n'est pas seulement parce que celui-ci résiste, c'est aussi parce que dans leur propre héritage textuel et traditionnel il y a des éléments à contre-courant de ce que voudrait leur "logique" principale: un "Ancien Testament" pris au sérieux, l'idée d'un Christ et d'un christianisme au départ juifs, etc. Même là où l'Islam serait en situation d'éliminer juifs et chrétiens il se gardera généralement de le faire, parce que le Prophète a aussi dit du bien des "gens du Livre", à une époque où la communauté islamique combattait pour son existence et n'envisageait pas encore la domination absolue. L'écriture (ou la tradition, en tout cas la trace subsistante d'un passé même "révolu") empêche la logique, par définition totalitaire et destructrice, d'aller jusqu'au bout d'elle-même.

De là peut-être aussi l'exception de la "barbarie" revendiquée par le nazisme, dans un peuple voué depuis longtemps au culte de la "foi" puis de la "logique". On brûle d'abord les livres -- les traces de tout ce qui, dans la culture même, résiste à la "logique" dominante pour assurer à celle-ci la pureté de son essence, totalitaire et exterminatrice.
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