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 De l'autorité (et de l'expérience)

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Narkissos

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MessageSujet: De l'autorité (et de l'expérience)   Ven 09 Juin 2017, 13:07

J'ai hésité à ouvrir ce fil, tant il me semble que ce sujet nous a toujours occupés, explicitement ou implicitement.

Peut-on penser "la religion" -- non seulement comme religion collective et (plus ou moins) organisée, mais même comme pensée ou attitude religieuse "personnelle" -- sans "autorité" ? ("Sans autorité", ce fut précisément un des leitmotive de la pensée religieuse de Kierkegaard, paradoxal contemporain de l'"anarchiste" Stirner, connu notamment pour sa fameuse formule Ich hab' mein' Sach' auf Nichts gestellt, "j'ai fondé ma cause sur rien"; en dépit de leurs oppositions diamétrales, en religion comme en politique, ces deux "individualistes" qui ne se sont sans doute jamais lus avaient en commun une définition fort semblable de l'individu comme "l'Unique", den Enkelte en danois, der Einzige en allemand.)

A première vue, la question d'autorité et les conflits d'autorité(s) sont constitutifs des religions historiques. Dans la Bible comme ailleurs il y a l'autorité du prêtre, qui s'appuie sur une tradition cultuelle ancestrale dont il est dépositaire (le roi même étant souvent [grand] prêtre, en Israël aussi, avant la séparation deutéronomiste des pouvoirs qui est d'ailleurs assez superficielle puisqu'elle va de pair avec une centralisation du culte autour du seul sanctuaire royal); et, fréquemment antagoniste à l'autorité sacerdotale, l'autorité instantanée du prophète qui relève d'une "inspiration" immédiate, souvent accompagnée de "signes" (transes, miracles) qui confirment cette autorité auprès des auditeurs (y compris le roi le cas échéant); à distance il y a les sages qui ne revendiquent aucune "inspiration" ni "révélation" particulière, mais qui n'en constituent pas moins des "autorités" pragmatiques avec leur tradition propre: la "sagesse" est aussi une maîtresse à laquelle il faut obéir, et qui justifie l'autorité du maître sur le disciple, des "anciens" et des "pères" sur les "fils" (y compris le roi encore, quand il n'est pas le sage par excellence, comme Salomon). Toutes ces traditions, partiellement recueillies et amplement développées dans l'écriture à partir de l'exil, débouchent sur une nouvelle forme d'autorité, plus ou moins autonome, du texte et du livre (toujours en construction et déjà en voie de canonisation), sur toutes ces "corporations" ou filières traditionnelles d'autorité; non sans en créer de nouvelles: celles des scribes, lecteurs publics, transcripteurs, traducteurs et interprètes autorisés des textes auprès d'une population très majoritairement illettrée.

Dans le christianisme primitif aussi il y a différentes structures d'autorité, dès les premiers textes (pauliniens): apôtres, prophètes, anciens, épiscopes et diacres, tradition (paradosis) apostolique transmise de génération en génération, non sans conflits ni exclusions (les Pastorales offrant déjà le programme de la chasse aux "hérétiques" qui va se poursuivre pendant des siècles); et, dans les évangiles, la figure fondatrice et pourtant critique d'un Jésus qui apparaît à la fois en rupture avec l'autorité (juive: celle des "pharisiens" ou des "prêtres") et porteur d'une autorité absolue (motif de l'exousia dans les Synoptiques, que renforce encore, sans le mot, le Christ divin du quatrième évangile). Beaucoup plus tard, au XVIe siècle, c'est encore une crise de l'autorité qui déclenchera les Réformes protestantes (et occidentales): autorité de l'Ecriture ("la Bible" devenue autonome, surtout depuis Gutenberg) contre autorité de l'Eglise, c.-à-d. de la Tradition et du Magistère. Même si plus tard encore l'autorité de la Bible est sérieusement ébranlée par la critique rationaliste puis scientifique, d'abord dans le protestantisme puis dans le catholicisme même, la religion ne semble avoir d'autre choix que de se réfugier dans une défense plus ou moins désespérée de son autorité: apologétique "orthodoxe" puis "fondamentaliste" de la Bible du côté protestant, défense "antimoderniste" puis "intégriste" de l'ensemble du dogme et de l'institution du côté catholique. Ou alors refuge dans une autorité de l'illumination individuelle ou collective (mystique, ésotérisme, piétisme, pentecôtisme, etc.) qui vient soit renforcer l'autorité de l'Ecriture ou de l'institution, soit au contraire la concurrencer -- en jouant une autorité contre une autre, mais sans jamais sortir du schème de l'autorité.

Je suis ici le "fil" historique qui nous concerne au premier chef. Mais il n'est pas certain que d'autres "religions" soient moins concernées: dans le judaïsme rabbinique, l'islam, l'hindouisme, le bouddhisme, la religion ne me semble pas davantage faire l'économie du principe d'autorité, bien que la part respective de l'autorité traditionnelle, institutionnelle, ou scripturaire y soit très variable. Même la "philosophie" n'échappe pas à ce modèle (là aussi il y a des "maîtres", des "traditions", des "textes (quasi) sacrés" qui "font autorité", fût-ce contre le principe même de la philosophie dont la dialectique rationnelle s'oppose, en principe, à l'argument d'autorité).

Il y a peut-être un antidote, relatif, à l'autorité, dans la notion d'expérience. Entendue de façon très large, de l'expérience vécue au sens le plus banal, à l'expérience scientifique la plus formellement cadrée et mesurée, en passant par les expériences affectives, sentimentales, religieuses, mystiques, miraculeuses (l'expérience de l'aveugle guéri qui résiste à l'autorité des pharisiens en Jean 9, parodiant entre autres la doxa socratique dont nous parlions il y a peu: "je sais une chose", non "que je ne sais rien", mais que "j'étais aveugle et maintenant je vois"). A l'intérieur même de l'histoire de l'autorité, l'expérience joue un rôle ponctuellement mais obstinément antagoniste. Sans doute tend-elle d'elle-même à se changer en autorité: de façon externe (je sais de quoi je parle, donc vous devez me croire), à laquelle seule peut résister l'expérience des autres; et aussi en s'entravant elle-même, pour autant qu'une expérience marquante hypothèque les possibilités d'expériences futures susceptibles de la remettre en question. L'expérience n'en est pas moins, me semble-t-il, le seul recours que nous ayons contre l'"autorité".

L'étymologie du mot "expérience" (et aussi de l'"empirisme" ou de l'"aporie"), en français, nous renvoie vers le lexique grec, et notamment biblique, de l'"épreuve" et de la "tentation" (peirazô etc.), de la situation "critique" dans tous les sens du terme, c.-à-d. aussi discriminante, qu'on "passe" ou qu'on ne "passe" pas (voir p. ex. ici). Signe non seulement du caractère difficile et périlleux du sujet, mais aussi du caractère rassurant de son antithèse: dans l'"autorité" c'est avant tout une certaine "sécurité" qui est recherchée ou promise, même de manière illusoire.

Certes, dans l'expérience même il y va d'une certaine "autorité": celle de la chose, du fait, du phénomène, de l'être ou de l'événement présent, susceptible de remettre en question une autorité extérieure et/ou antérieure, théorie, tradition ou préjugé. On ne peut donc pas dire que l'expérience échappe à l'autorité comme un principe radicalement étranger ou autonome; d'ailleurs elle est subie, pâtie, comme toute autorité. Mais justement parce que l'arkhè, principe et autorité, commencement et commandement, se fait présente dans l'expérience et non plus "archaïque" comme dans la tradition ni "hiérarchique" comme dans l'institution, il y a (provisoirement) sollicitation, subversion, voire renversement an'archique de son ordre apparent.
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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Lun 12 Juin 2017, 15:28

Narkissos,

L'Eglise de Corinthe me semble être l'exemple même, ou la notion d'expérience  a constitué un antidote, relatif, à l'autorité. Dans cette assemblée où chacun, se sentait animé par l'Esprit, il n'y avait pas d'autorité et de hiérarchie. La grande majorité des membres de cette Eglise faisaient l'expérience des dons de l'Esprit ("à l'un est donnée par l'Esprit une parole de sagesse ; à un autre, une parole de connaissance ... de parler en prophète") et n'éprouvaient le besoin d'une direction humaine.
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Narkissos

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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Lun 12 Juin 2017, 15:37

D'autant que nous ne la connaissons, cette ekklèsia corinthienne, que par les textes pauliniens qui précisément s'efforcent tant bien que mal de la contenir ou de la canaliser en lui imposant de l'autorité, de l'ordre, de la tradition...

Qu'on s'en félicite, qu'on le déplore ou qu'on s'en fiche, il paraît assez évident que sans cet antagonisme structurel et structurant entre un fond d'effervescence anarchique et une forme institutionnelle autoritaire, il n'y aurait jamais eu de "christianisme" historique.
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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Mar 13 Juin 2017, 10:44

Le bouddhisme a aussi connu une période de "réforme", de remise en question. Alors qu'il se développait lentement mais avec force au Japon et en Chine il disparaissait pratiquement de l'Inde son berceau et devenait une religion parmi d'autres. Il s'affaiblissait au Sri Lanka et subissait les humeurs pas toujours heureuses des rois de Thailande.

Cette situation était due en partie à une orientation prise par les bouddhistes qui tentèrent de modifier la philosophie de base; en faisant cela maladroitement ils perdirent l'aura qu'avait acquise le Bouddha et son enseignement. Seul le Tibet a échappé à cette perte de valeur, sans doute cela est-il du à son isolement relatif.

Au cours du 19e siècle les moines de la branche Theravada (notamment au Sri Lanka) remirent l'ouvrage sur le métier et remportèrent le succès que l'on connaît puisque le bouddhisme s'exporte aussi bien en occident qu'en Afrique. Pour cela ils ont usé tant de l'autorité que de l'expérience.
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Narkissos

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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Mar 13 Juin 2017, 11:42

Il me semble en effet (vu de très loin) qu'il y a dans le bouddhisme une part "expérimentale" sinon plus importante, du moins plus difficile à négliger ou à occulter, que dans le christianisme en général (il n'y a pas d'"éveil" par procuration ni en abstraction; quoique théoriquement -- c'est tout le problème -- il n'y ait pas non plus de "conversion", de "nouvelle naissance", de "régénération" ou de "sanctification" par procuration ni en abstraction).

Le moment d'antagonisme entre "expérience" et "autorité" est subtil: comme je le suggérais précédemment, "l'expérience" passée, vécue, acquise, accumulée ou capitalisée, celle qu'on "a" ou qu'on prétend avoir, constitue (pour les autres et parfois pour soi-même) une forme d'"autorité" comme une autre; et même l'expérience en train de se vivre peut être vécue comme soumission à une autorité -- que ce soit celle de Dieu ou du hasard, du destin ou de la providence, de "la vie", de la "réalité" ou du "fait" objectif; cf. ce que Nietzsche appelait "faitalisme", aussi ruineux à ses yeux pour la "volonté de puissance" que "l'autorité" morale ou religieuse.

Il faut remarquer, à ce propos, combien la notion de puissance (dunamis, mais aussi energeia associées à pneuma, l'esprit, le souffle) est centrale et vitale à l'enthousiasme "charismatique" dont témoigne la correspondance corinthienne. Là où "l'expérience" s'oppose effectivement (y compris de façon "fonctionnelle", utile, constructive) à l'autorité, c'est peut-être justement quand elle est vécue comme l'unité confuse et différenciée, spectrale peut-être, d'une puissance, d'un mouvement ou d'un événement en-deçà de toute chosification ou personnalisation; de toute distinction claire entre individu et communauté, entre subjectivité et objectivité, entre action et passion...
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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Mar 20 Juin 2017, 16:04

Le refus d'une autorité ou d'une hiérarchie autoritaire dans une église découle du fait que certains croyants revendiquent l'idée selon laquelle, ils font l'expérience de Dieu et sont en relation avec lui, sans intermédiaire.Le principe majeur est de suivre sa "lumière intérieure" qui est la manière dont Dieu peut interagir avec chacun.
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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Mar 20 Juin 2017, 16:22

Dans le sermon sur la montagne Jésus encourage ses auditeurs à travailler personnellement pour améliorer leur point de vue sur autrui, mais aussi leur approche cultuelle afin de ne pas se comporter comme des égoïstes voir égocentristes Mat. 5.43ss. De plus Jésus leur démontre que ce qu'ils trouvent ou considèrent comme extraordinaire dans leur comportement n'a rien de particulier.

Jésus ne dit rien à propos de l'autorité religieuse si ce n'est de vivre comme l'encourage l'autorité mais de ne pas vivre comme les chefs religieux Mat. 23.1ss
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Narkissos

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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Mar 20 Juin 2017, 16:39

free a écrit:
Le refus d'une autorité ou d'une hiérarchie autoritaire dans une église découle du fait que certains croyants revendiquent l'idée selon laquelle, ils font l'expérience de Dieu et sont en relation avec lui, sans intermédiaire.Le principe majeur est de suivre sa "lumière intérieure" qui est la manière dont Dieu peut interagir avec chacun.

En effet. Ça s'appelle justement (et le plus souvent péjorativement, je l'ai appris à mes dépens) "l'illuminisme".

Avec quoi "l'autorité" (extérieure) entretient cependant un rapport compliqué. C'est évidemment pour elle une menace, mais d'un autre côté c'est quelque chose dont elle a besoin et qu'elle a besoin de manipuler.

L'"autorité", même et peut-être surtout la plus dogmatique ou la plus tyrannique, ne peut faire longtemps l'économie de l'approbation de ses "sujets". Or, pour que cette approbation vaille quelque chose, il faut qu'elle ait au moins une apparence de "liberté" et de "pertinence" -- le "oui" ne vaut que de quelqu'un qui peut dire "non", et qui est censé avoir une bonne raison de dire l'un plutôt que l'autre; pas d'un simple disciple qui se contenterait de réciter sa leçon comme un perroquet, mais d'un être présumé autonome et apte à juger (autrement dit: il faut une "autorité" de type illuministe ou expérimental pour contresigner valablement une "autorité" de type traditionnel ou magistériel; ça se vérifie jusque dans la dialectique de Socrate chez Platon, où l'enseignant est supposé conduire l'élève à reconnaître ce qu'il sait déjà, par lui-même, l'acquiescement de celui-ci validant l'enseignement de celui-là; ou dans les démocraties modernes, où nul élu ne proclamera que ses électeurs sont des cons, même s'il le pense très fort).

Ce qui fait, par exemple, que même le très autoritaire Calvin, qui réprime l'illuminisme chez les "hérétiques" (anabaptistes p. ex.), prêche en même temps "l'illumination du Saint-Esprit" chez les "vrais croyants" -- à la condition tacite qu'elle valide son autorité. Le double bind consiste à dire ou à suggérer (c'est déjà souvent le cas chez "Paul"): "si vous êtes éclairés par le Saint-Esprit, vous penserez/comprendrez/agirez comme moi." (Voir ici et .)

@ lct:

La question de l'autorité chez Matthieu est assez complexe, sans doute en partie à cause de la diversité de ses sources et de ses rédactions successives: à côté des textes qui semblent confirmer l'autorité pratique (halakha) des pharisiens (23,1ss; cf. 5,20), il y en a d'autres (souvent issus de Marc, mais parfois accentués dans un sens anti-pharisien) qui la rejettent (p. ex. 15,12ss). L'"autorité" (exousia) de Jésus est par ailleurs distinguée de celle des scribes (pharisiens), 7,29, comparée favorablement à celle d'une hiérarchie militaire romaine, 8,9, mais aussi étendue aux "hommes" en général (9,8, interprétation large du "Fils de l'homme", v. 6) et particulièrement aux disciples (10,1); elle reste inexpliquée (comme chez Marc) en 21,23ss, et devient absolue en 28,20. D'autre part l'exercice de l'autorité chez les disciples est opposé aussi bien au modèle pharisien (23,8ss) qu'au modèle "païen" (20,25ss).
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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Mer 21 Juin 2017, 16:52

« L’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne, ni à Jérusalem que vous adorez le Père. (.. .) Mais l’heure vient, et c’est maintenant, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car tels sont les adorateurs que le Père désire » Jean 4,23

"en esprit et en vérité", l'évangile de Jean insiste sur la connaissance des intime de de la "personne" ("être") même de Dieu, sans lieu de culte particulier et sans une hiérarchie religieuse enseignante. Chaque croyant peut accéder à ce secret indicible. Dans la mesure ou chaque croyant possède une part de divin, il n'y a pas de hiérarchie.
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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Mer 21 Juin 2017, 17:08

Dans le johannisme, en effet, comme dans le gnosticisme en général, "l'autorité" de la lumière ou de la voix "intérieure" est prépondérante -- de la lumière qui éclaire tout homme, dans le Prologue, aux brebis qui reconnaissent la voix du berger, parmi bien d'autres exemples. Et ce n'est pas par hasard si dans la Première épître elle s'oppose à l'autorité extérieure (1 Jean 2, "vous n'avez besoin de personne pour vous instruire") -- tout en validant indirectement l'autorité de l'auteur, d'autant mieux reconnu comme "véridique" que ses destinataires sont eux-mêmes jugés aptes à reconnaître le "vrai"...

Point n'est besoin de dire que ce type de rapport à l'autorité entre en conflit direct avec l'autorité "ecclésiastique", celle qui repose principalement sur la succession des "évêques" et la tradition (cf. déjà 3 Jean).

Voir aussi ici et .

Entre le calme et la subtilité un rien ironique de la "connaissance" johannique et l'effervescence "pneumatique" ou "charismatique" de Corinthe, il semble y avoir un monde (et il y a certainement une différence de milieu socio-culturel); et pourtant ces traditions contraires par leurs manifestations communiquent entre elles, et elles ont en commun le même "illuminisme": il y a déjà un culte de la "sagesse" et de la "connaissance" de type (pré-)gnostique à Corinthe (associé notamment à Apollos); le montanisme "charismatique" du IIe siècle, réprimé par la grande Eglise au même titre que les "gnostiques", se réclamera de l'autorité du "paraclet" johannique.
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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Ven 23 Juin 2017, 10:24

"Jean lui dit : Maître, nous avons vu un homme qui chasse les démons par ton nom et nous avons cherché à l'en empêcher, parce qu'il ne nous suivait pas. .Jésus répondit : Ne l'en empêchez pas, car il n'y a personne qui puisse parler en mal de moi tout de suite après avoir fait un miracle en mon nom. .En effet, celui qui n'est pas contre nous est pour nous." Mc 9,38 ss

Les dons de l'Esprit Saint favorisent l'émergence des croyants "franc-tireur", qui agissent de façon autonome et hors des structures. On comprend pourquoi l'autorité religieuse a voulu encadré la manifestation de ces dons. Les disciples se sentent menacés par cet homme qui agit sans mandat, sans ordre de mission, de plus, Jésus n'est même pas au courant de son activité. On ne sait pas d'où il sort, et le voilà qui se met à représenter Jésus à sa façon.
On notera que Jean, "nous avons cherché à l'en empêcher, parce qu'il ne nous suivait pas", or Il ne dit pas,  "Nous l'en avons empêché, parce qu'il ne te suit pas.". Ce détail souligne la tendance des autorités religieuses de se mettre à la place du Christ ou de se confondre avec lui.
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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Ven 23 Juin 2017, 11:56

Voir ici une discussion assez détaillée de ce texte.
J'y ajouterai seulement quelques remarques, un peu décousues:
- L'"autorité" ou le "pouvoir" (exousia) de Jésus chez Marc ne se rattache pas seulement à son enseignement (d'ailleurs très réduit dans cet évangile), mais aussi, voire surtout, aux "exorcismes" (1,22.27). On pourrait d'ailleurs relire le passage crucial de 11,27ss dans cette perspective (l'expulsion des marchands du temple fonctionne comme un exorcisme).
- C'est cette "autorité"-là qui a été expressément conférée aux Douze (3,15; 6,7), sans référence (au moins explicite) au "nom de Jésus". L'exorcisme "au nom de Jésus" peut s'entendre dans un sens "magique", l'"autorité" étant dans le "nom" invoqué indépendamment de qui l'invoque, ce qui rend la pratique incontrôlable -- d'où les réserves, différentes, de Matthieu, de Luc et des Actes (voir sur ce point l'autre fil).
- Il y a un jeu de mots évident en grec, mais intraduisible en français, entre "suivre" (akoloutheô) et "empêcher" (kôluô): ekôluomen auton, hoti ouk èkolouthen hèmin selon le texte habituellement retenu (on trouve plusieurs variantes dans les manuscrits, portant notamment sur le temps des verbes: nous l'empêchions, à l'imparfait qui peut s'interpréter au sens de la tentative inaboutie: nous avons cherché à l'empêcher; mais aussi à l'aoriste, nous l'avons [effectivement] empêché, ou au présent, nous l'empêchons; de même pour akoloutheô qui se trouve aussi au présent, il ne nous suit pas). A noter que kôluô est un verbe caractéristique de l'autorité "apostolique" ou "ecclésiastique" (dans la séquence des enfants "empêchés" par les disciples d'accéder à Jésus, 10,14, mais aussi dans les Actes pour l'empêchement au baptême, 8,36; 10,47; 11,17...).
- Le raisonnement du v. 39 (éliminé par Luc) mérite aussi d'être relevé: qui fait un miracle "en mon nom" ne risque pas de dire du mal de moi (cf., en contexte "charismatique", 1 Corinthiens 12,3). Ce qui donne un tour très ironique à la critique du souci d'"exclusivité" (copyright ?) des disciples.
- Enfin, bien sûr, il faut relire toute la suite (v. 41ss), qui associe à cet épisode plusieurs logia d'"ouverture" (qui vous offre une coupe d'eau ne perdra pas sa récompense, gardez-vous de "scandaliser" les "petits" qui sont à l'extérieur du groupe des disciples -- précision qui ne ressort pas du logion même, mais de son insertion dans ce contexte).
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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Ven 30 Juin 2017, 09:30

L'épître aux Ephésiens met en évidence une organisation de l'église qui repose sur les charisme confiés à chacun des membres de la communauté :

 "C'est lui qui a donné les uns comme apôtres, d'autres comme prophètes, d'autres comme annonciateurs de la bonne nouvelle, d'autres comme bergers et maîtres, afin de former les saints pour l'œuvre du ministère, pour la construction du corps du Christ" Eph 4,11-12

Comme ministères, l'épitre aux Ephésiens reconnait, les apôtres, les prophètes, les évangélistes, les bergers  et les enseignants. A l'inverse des épîtres pastorales qui donnent des instructions aux anciens et aux diacres, l'épîtres aux Ephésiens ne fournit pas de détaille sur le rapport que pouvaient entretenir ces différents dons dans la gestion de la communauté. A l'inverse des textes pauliniens, il n'y a pas de volonté "de contenir ou de canaliser", ces dons "en lui imposant de l'autorité, de l'ordre, de la tradition"...  

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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Ven 30 Juin 2017, 12:34

Je vois plutôt l'épître aux Ephésiens à mi-chemin (sur l'une des trajectoires possibles) entre la correspondance corinthienne et les Pastorales. Les "charismes" ou "dons de l'Esprit" anonymes ont totalement cédé la place aux "fonctions" stables et personnalisées (apôtres, prophètes, etc.; "Paul" avait déjà adroitement placé celles-ci au-dessus de ceux-là dans la hiérarchie de 1 Corinthiens 12,28; ici ce sont les seules "fonctions-hommes" qui sont "données"). Mais tout s'exprime encore de façon positive, selon une image organique du "corps" subtilement modifiée (en 1 Corinthiens 12, le Christ était identifié au corps entier; en Colossiens-Ephésiens, il n'en est plus que la tête, communiquant avec le [reste du] corps par la hiérarchie médiatrice des "fonctions"). On reste loin de l'attitude essentiellement autoritaire et répressive des Pastorales, mais c'est une "étape" décisive dans cette direction (qui n'est qu'une parmi d'autres: on trouvera plus tard diverses réactions à l'autoritarisme ecclésiastique: Jacques et Matthieu d'une part, le johannisme d'autre part, pour ne citer que les cas les plus remarquables).
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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Jeu 06 Juil 2017, 13:20

L'apôtre Paul ressent toutes formes d'autorité comme concurrente de la sienne. En 1 Cor 14, 37-38 ; Paul affirme :

La parole de Dieu a-t-elle chez vous son point de départ ? Etes-vous les seuls à l’avoir reçue ?

Si quelqu’un croit être prophète ou inspiré, qu’il reconnaisse dans ce que je vous écris un commandement du Seigneur. Si quelqu’un ne le reconnaît pas, c’est que Dieu ne le connaît pas."


Les prophètes ou "inspirés" de l'Eglise doivent reconnaitre les écrits de Paul comme des commandements (divins). Paul conclut, que la non-reconnaissance de ses écrits, équivaut à un rejet de Dieu.
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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Jeu 06 Juil 2017, 14:45

Excellent exemple du double bind (double lien, double contrainte) que j'évoquais plus haut (20.6.17).

C'est au fond, quoique sous une tout autre forme, le principe (arkhè) "logique" fondamental, associé dans son énonciation formelle au nom d'Aristote, mais rigoureusement coextensif à toute "logique", juridique, politique, religieuse ou autre, qui fait de celle-ci un instrument de pouvoir et d'autorité (arkhè aussi): l'exclusion de la contradiction qui rend la "logique" contraignante. Le Saint-Esprit même n'aurait pas le droit de se contredire, condition "logique" de son "unité", fût-ce dans sa "diversité" (cf. chap. 12).

["On a oublié deux choses dans la déclaration des droits de l'homme: le droit de se contredire et le droit de s'en aller." J. Eustache, La maman et la putain.]

La formule du v. 38 est très (perversement ?) équivoque en grec, à la faveur de l'ambivalence de la voix (moyenne-passive) du verbe, aggravée par une variante textuelle (agnoeitai / agnoeitô) qui en affecte aussi le mode (indicatif / subjonctif): si quelqu'un ignore, qu'il ignore (sous-entendu: c'est son affaire, mais il a tort) OU qu'il soit ignoré (par l'Eglise ? par Dieu ? cf. 8,2s; 10,1), OU c'est qu'il ignore (Dieu, l'Esprit) ou qu'il est ignoré (de Dieu). Pour rappel, ce passage fait suite à un ajout manifeste (v. 33bss, sur le silence imposé aux femmes, contrairement au chapitre 11 et tout à fait dans la ligne des Pastorales, Timothée-Tite), de sorte qu'on peut le lire en référence à cet ajout (sur les femmes) OU à ce qui le précède (sur les charismes en général et la "prophétie" en particulier). Quoi qu'il en soit, le double bind opère foncièrement de la même manière.
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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Ven 07 Juil 2017, 12:33

Citation :
Je vois plutôt l'épître aux Ephésiens à mi-chemin (sur l'une des trajectoires possibles) entre la correspondance corinthienne et les Pastorales. Les "charismes" ou "dons de l'Esprit" anonymes ont totalement cédé la place aux "fonctions" stables et personnalisées (apôtres, prophètes, etc.; "Paul" avait déjà adroitement placé celles-ci au-dessus de ceux-là dans la hiérarchie de 1 Corinthiens 12,28; ici ce sont les seules "fonctions-hommes" qui sont "données").




"En effet, tout comme il y a une multitude de parties dans notre corps, qui est un seul, et que toutes les parties de ce corps n'ont pas la même fonction, ainsi, nous, la multitude, nous sommes un seul corps dans le Christ et nous faisons tous partie les uns des autres.
Mais nous avons des dons différents de la grâce, selon la grâce qui nous a été accordée : si c'est de parler en prophètes, que ce soit dans la logique de la foi ; si c'est de servir, qu'on se consacre au service ; que celui qui enseigne se consacre à l'enseignement ; celui qui encourage, à l'encouragement ; que celui qui donne le fasse avec générosité ; celui qui dirige, avec empressement ; celui qui exerce la compassion, avec joie. " Rm 12,4 ss

Selon ce texte chaque membres de l'Eglise a une fonction (comme chaque organe du corps), liée à un "don" accordé par Dieu ("selon la mesure de la foi que Dieu lui a donnée en partage" v 3).
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MessageSujet: Re: De l'autorité (et de l'expérience)   Ven 07 Juil 2017, 13:33

Ce texte apparaîtrait même comme plus "égalitaire" que 1 Corinthiens (il y a des fonctions enseignantes et directives, mais elles ne sont pas "supérieures" dans l'absolu): ça tient sans doute aussi au fait que l'épître aux Romains est presque purement "théorique" et presque jamais polémique; elle ne s'affronte pas à des "problèmes concrets" (problèmes du point de vue de "Paul" évidemment) comme l'effervescence charismatique de Corinthe.
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De l'autorité (et de l'expérience)
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