Etre chrétien ou pas?

apporter une aide et fournir un support de discussion à ceux ou celles qui se posent des questions sur leurs convictions
 
PortailPortail  AccueilAccueil  CalendrierCalendrier  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 érosions

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Narkissos

avatar

Nombre de messages : 4896
Age : 57
Date d'inscription : 22/03/2008

MessageSujet: érosions   Jeu 13 Juil 2017, 12:42

Mais la montagne s'écroule et se défait,
le roc se détache de son lieu,
l'eau fait fondre les pierres,
le torrent emporte la poussière de la terre:
ainsi tu fais périr l'espoir du mortel.
Toujours tu triomphes sur lui, et il passe;
tu changes son visage
(ou: son aspect), puis tu le renvoies.
Ses fils sont-ils honorés qu'il n'en sait (plus) rien;
sont-ils humiliés, il n'en discerne rien.
Chacun ne souffre que de sa propre chair
et ne pleure que sur lui-même
(ou son "âme", npš).
Job 14,18ss.

Je repense à ce beau passage (passage, c'est le mot) qui balaie impitoyablement tout rêve de "résurrection" (voir ce qui le précède), parce qu'il témoigne d'une conscience de l'impermanence naturelle des "choses" les plus stables en apparence (montagnes, rochers, images constantes ailleurs de la permanence divine) -- ce qui est plutôt rare dans la Bible hébraïque (= AT).

On associe d'ordinaire la pensée "cyclique" -- qu'on attribue trop indistinctement à l'Antiquité -- à une inconscience de "l'histoire naturelle": le retour du même dans la succession des jours et des nuits, des saisons et des générations (cf. Qohéleth-Ecclésiaste 1, p. ex.), dépendrait de l'idée "primitive" d'un cadre "cosmique" fixe, qui fondamentalement ne change pas -- d'un ciel et d'une terre présumés immuables, tout simplement parce que l'homme n'en perçoit pas la modification, trop lente à son échelle. Certes, l'ébranlement ou l'effondrement des montagnes, voire des astres, est un élément courant des scènes théophaniques (manifestations divines, comme au Sinaï), prophétiques (le "jour de Yahvé") ou apocalyptiques (la "fin du monde"), inspirées de phénomènes plus ou moins fréquents, comme l'orage, le tremblement de terre ou l'éclipse. Mais il s'agit, au passé lointain ou au futur, d'événements brutaux, violents, extra-ordinaires sinon sur-naturels. La destruction ordinaire, par le temps (dans tous les sens du terme) et le cours "naturel" des choses, est beaucoup plus rarement évoquée -- mais un texte comme celui-ci montre à l'évidence qu'elle est parfois pensée. Et alors c'est une toute autre image du "monde" qui apparaît, impermanente dans sa totalité ("Dieu" éventuellement excepté), beaucoup plus proche de nos conceptions "modernes" et "scientifiques".

Je pense aussi au Psaume 102,26ss, cité par l'épître aux Hébreux (1,10ss) selon la Septante (= Ps 101) et appliqué au "Fils", "Homme" dans un sens supra-cosmique, véritable "image de Dieu" (Hébreux 1,1ss): le ciel et la terre s'usent comme un vêtement, toi seul ("Seigneur" = "Dieu", "Fils", "Homme", selon le glissement du référent unique) demeures. Encore, bien sûr, dans la perspective "simili-platonicienne" de cette (fausse) "épître", le monde impermanent des "ombres" opposé à la réalité permanente, spirituelle, divine.

Et à ce fameux vers de Celan, que Derrida m'a fait découvrir et redécouvrir:
Die Welt ist fort, ich muss dich tragen. (Le monde s'est retiré, s'est éloigné, a disparu, n'est plus, il n'y a plus de monde: je dois te porter.)

---

Un peu plus tard, ce thème m'en rappelle un autre, ou un autre visage du même, bien plus fréquent d'ailleurs dans toute la Bible: celui d'une certaine "justice", distributive, symétrique, égalisatrice ou nivelante, qui tend, dans le cours même de l'histoire (justice dite "immanente") ou lors d'un "jugement dernier", à l'annulation des différences, en particulier sur un axe vertical -- abaisser (ce) qui est élevé, et réciproquement: cf., entre des dizaines d'exemples, le Magnificat de Luc inspiré du cantique d'Hannah dans 1 Samuel, et tous les premiers-derniers évangéliques, qui s'expliquent à l'occasion sur un mode égalitaire (Matthieu 20). Ce nivellement que Nietzsche a si souvent dénoncé comme masque chrétien ou socialiste du "nihilisme" -- la volonté de rien ou néant (nihil-Nichts) qui se traduit par le refus de la différence, de l'inégalité, de la hiérarchie -- appelle le même type d'images géographiques ou topographiques, en particulier dans l'introduction du deutéro-Isaïe (40,3ss) qui servira aussi d'ouverture aux évangiles synoptiques: que les montagnes et les collines soient abaissées, les vallées remblayées, le sol terrassé, arasé ou égalisé. Cette destruction par l'égalisation n'est pas sans susciter un certain enthousiasme "révolutionnaire" (cf. Haendel).

Chose intéressante, l'une des plus anciennes sentences philosophiques grecques qui nous soient parvenues, celle d'Anaximandre, dit sensiblement la même chose: l'annulation des différences et des "êtres" les uns par les autres s'y exprime en termes de justice (dikè), dans le retour à l'"indifférencié" (apeiron). (Cf. à ce sujet Heidegger, "La parole d'Anaximandre" in Holzwege, traduit en français sous le titre un peu trompeur mais ici significatif de "Chemins qui ne mènent nulle part", Gallimard, 1962).
Revenir en haut Aller en bas
http://oudenologia.over-blog.com/
 
érosions
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Etre chrétien ou pas? :: UN JOUR, UN VERSET-
Sauter vers: