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Narkissos

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MessageSujet: témoins   Dim 08 Oct 2017, 17:26

Faites sortir un peuple aveugle, quoiqu'il ait des yeux,
et sourd, quoiqu'il ait des oreilles;
que toutes les nations se réunissent
et que les peuples se rassemblent:
qui d'entre eux révèle cela,
qui (en) fait entendre les origines ?
Qu'ils produisent leurs témoins pour se justifier,
qu'ils entendent (qu'on entende) pour dire: c'est vrai !
Vous êtes mes témoins -- oracle de Yhwh --
et mon serviteur, celui que j'ai choisi,
pour que vous sachiez et croyiez en moi
et compreniez que c'est moi
('ny hw', LXX egô eimi, cf. 41,4 etc.).
Avant (devant) moi il ne s'est pas trouvé de dieu
('l = El, nom du "père des dieux et des hommes" dans la mythologie cananéenne),
et après (derrière) moi il n'y (en) a pas
(ou: il n'y a rien, l' yhyh, cf. yhwh).
Moi, moi, Yhwh, hors de moi point de sauveur.
C'est moi qui ai révélé, sauvé, fait entendre,
parmi vous point d'étranger.
Vous êtes mes témoins -- oracle de Yhwh --
je suis dieu ('l).
Depuis le jour (toujours) c'est moi (idem),
nul ne délivre de ma main,
je fais: qui renversera ?

Isaïe 43,8ss (cf. 44,6ss).

Il est surprenant dans un sens, compréhensible dans un autre, que sur un forum où les principaux participants sont des ex-"Témoins de Jéhovah" ce texte n'ait été que peu évoqué. Les rares réflexions sur le thème du "témoin" et du "témoignage", sauf oubli de ma part, ont tourné autour de l'usage très paradoxal qui en est fait dans les écrits "johanniques" (discussion de début juin 2016).

Par-delà la récupération de sa formule en "raison sociale" d'une "secte" moderne, ce texte me semble cependant très intéressant: c'est dans le cadre de la proclamation du "monothéisme absolu" caractéristique du "deutéro-Isaïe" (chap. 40ss) que le concept de "témoin" est cité (à comparaître), sur une scène de genre "judiciaire" mais hallucinée, où les "témoins" sont aussi bien juges et (pris à) partie(s).

Qui sont les "témoins" de Yhwh ? On pourrait s'empresser de répondre "Israël" avant de remarquer que, dans ce contexte au moins, c'est à toutes les nations que Yhwh s'adresse. Plu(s)tôt qu'au mystérieux "serviteur choisi (élu)" qui, selon les différentes parties du livret, est identifié ou non à "Israël" (41,8s etc.) -- tout dépend en fait comment on lit la phrase, avec "mon serviteur" en second attribut ou en second sujet: "vous êtes mes témoins (a) et mon serviteur (b)", ou "vous (a') êtes mes témoins, (vous) et mon serviteur (b')", c'est aussi équivoque en hébreu qu'en français. Certes, les "nations" sont également sommées au mises au défi, sur un mode "rhétorique" comme on dit, de produire leurs "témoins" (ou ceux de leurs dieux ?), étant entendu qu'elles en sont incapables; mais leur "témoignage" n'est pas récusé pour autant, il est au contraire requis; et pas seulement de cette façon négative si tant est que Yhwh n'est plus le dieu d'un seul peuple. Plus étonnant encore le fait que les "témoins" cités sont qualifiés d'aveugles et de sourds, donc d'une certaine façon disqualifiés pour ce rôle précis, alors même que leur "témoignage" semble décisif (ce qui est dit aussi du "serviteur", 42,16-19; cf. 6,10 etc.).

Ce n'est pas le moindre paradoxe de ce monothéisme, quand on y réfléchit un peu, que "Dieu" en appelle non seulement au jugement des hommes, mais encore à leur témoignage; c'est-à-dire à une double incompétence qui s'invalide encore de se confondre triplement, entre les fonctions de juge et de témoin et avec celle de "partie" adverse. Il me semble très remarquable que cela vienne au langage avec le monothéisme "pur" du deutéro-Isaïe (dont je serais tenté de dire ce qu'il dit de "Dieu": avant lui il n'y en avait pas, et après lui il n'y en aura plus de tel). Certes la mise en scène judiciaire est courante dans l'AT, mais tant qu'il n'est pas tout à fait "Dieu" Yahvé peut prendre à témoin les autres dieux, qu'il le fasse comme un dieu parmi les autres ou comme "président de l'assemblée divine", à la place d'El; à défaut, les cieux et la terre (Deutéronome 4,26; 30,19; 31,28) et bien d'autres choses (31,19ss.26; 32,46); ou éventuellement les hommes contre eux-mêmes ou les uns contre les autres (Josué 24,22; Job 10,17); voire, c'est encore plus fréquent, se porter lui-même témoin entre ou contre eux (Genèse 31,50; Juges 11,10; 1 Samuel 12,5s; 20,23.42; Jérémie 42,5; Michée 1,2; Sophonie 3,8; Malachie 2,14; 3,5): tout cela a un "sens" judiciaire, aussi "métaphorique" qu'on voudra; mais la "simplification" monothéiste complique la scène judiciaire à l'infini: il n'y a plus que "l'homme" qui résiste assez à "Dieu", si l'on peut dire, qui se maintient (fragilement) face à lui comme un vis-à-vis distinct, comme un autre, pour le "justifier", à la place du témoin et/ou à celle du juge. Etrange tribunal qui ne peut fonctionner et trancher que dans un sens, où il faut que la partie humaine donne raison à la partie divine en témoignant et en jugeant contre elle-même, pour que son témoignage soit seulement recevable (Job pourra rêver, a contrario, d'un témoin contre "Dieu", 16,19.)

La notion de témoignage repose entièrement sur la différence (et même la différance comme écrivait Derrida, où différentes sortes de différences se co-impliquent, dans le temps, dans l'espace et dans toutes leurs métonymies pour inquiéter toute "identité"). Outre la différenciation des rôles nécessaire à la procédure judiciaire (entre le témoin, le juge, l'accusateur et l'accusé), il y a le délai, le différé du "fait" (crime, délit, litige) au "jugement": s'il faut un témoignage c'est que le temps (et généralement le lieu) de l'un n'est pas celui de l'autre (même dans un flagrant délit jugé en comparution immédiate). D'où un besoin de mémoire et de récit, de parole vraie ou fausse, plus ou moins vraie ou fausse, pour rapporter ici et maintenant ce qui a eu lieu avant et ailleurs, avec tous les risques de dérive, de déformation volontaire ou non que cette "distance" et sa médiation verbale comportent. Autrement dit, de traces persistantes ou rémanentes, mais pas indélébiles ni infalsifiables, et de l'interprétation faillible de ces traces. Dans l'AT, quand ce ne sont pas des hommes ou des dieux qui sont "témoins" ce sont des textes, des chants ou des livres (Deutéronome 31,19ss.26 etc.), mais aussi des monuments, des pierres ou des stèles (Genèse 31,48.52 etc.), qui "attestent" un événement ou un engagement passé: entre le "témoin" vivant et parlant et le "symbole", la "preuve" ou l'"indice" matériel et muet qu'on fait parler, il y a une certaine continuité -- tout cela "témoigne" d'un fait qui n'est plus directement constatable, à des gens qui n'étaient pas là pour le constater; le témoignage peut être vrai ou faux, en partie vrai et en partie faux, il reste à évaluer et à interpréter. Et l'appréciation du témoignage différé ne peut porter que sur la différence quantitative (le nombre) et qualitative des témoins -- plus d'un témoin, dans la Torah comme dans la loi romaine, pour des témoignages en principe "indépendants" et "convergents" sans être jamais identiques (car là où ils sont identiques ils sont aussi suspects qu'un seul). Bref, la logique du témoignage est de part en part une logique de la différance, dont la tension avec l'unicité d'un "Dieu" omniprésent, omniscient et omnipotent saute aux yeux.

Le paradoxe est poussé à l'extrême dans les textes johanniques, où tout "témoignage" se rapporte d'une manière ou d'une autre à une expérience présente du divin plutôt qu'à un fait passé ou à un dieu absent. Mais même ici les références temporelles sont pour le moins insolites: "les origines" ou "les premières choses", "les choses anciennes", ce pourrait être à la rigueur un passé dont des "témoins", un "peuple" ou un "livre" témoigneraient auprès d'autres qui ne les connaîtraient pas (cf. j'ai révélé, sauvé, fait entendre); mais "avant moi" ou "après moi", qu'est-ce que ça veut dire quand c'est "Dieu" qui parle, et qui pourrait en témoigner ?

(Cela, après coup, me rappelle ceci.)
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le chapelier toqué

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MessageSujet: Re: témoins   Lun 09 Oct 2017, 11:37

Qui est ce peuple aveugle et sourd, fait-il partie des nations convoquées pour produire leurs témoins?

Je n'avais jamais remarqué auparavant que les nations étaient censées produire leurs témoins.

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MessageSujet: Re: témoins   Lun 09 Oct 2017, 11:41

Sans doute ai-je été influencé par la lecture particulière des Témoins de Jéhovah voulant prouver que Dieu avait manifesté des témoins pour prouver son droit de se proclamer comme étant le seul et unique Dieu.
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Narkissos

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MessageSujet: Re: témoins   Lun 09 Oct 2017, 12:01

Dans tout le livre d'Isaïe (il y a une relation littéraire évidente entre ses différentes "sections", malgré des différences tout aussi évidentes) les métaphores (ou métonymies) de la surdité et de la cécité s'appliquent avant tout à Israël (6,10ss; 29,9ss; 32,3; 35,5; 59,10), mais non exclusivement (p. ex. dans la dénonciation de l'idolâtrie qui vise aussi et surtout les "païens", 44,18). Cependant leur aspect "critique" (être aveugle et sourd, avoir des yeux sans voir et avoir des oreilles sans entendre, ce n'est pas un compliment) se double d'un autre, plus "positif": les aveugles voient, les sourds entendent, et cela veut dire aussi: les prisonniers sortent de l'obscurité et du silence de la captivité (babylonienne). Cf. notamment, juste avant ce passage, 42,6ss.
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MessageSujet: Re: témoins   Mar 10 Oct 2017, 16:24

Citation :
Plus étonnant encore le fait que les "témoins" cités sont qualifiés d'aveugles et de sourds, donc d'une certaine façon disqualifiés pour ce rôle précis, alors même que leur "témoignage" semble décisif (ce qui est dit aussi du "serviteur", 42,16-19; cf. 6,10 etc.).
 Merci Narkissos, d'attirer notre attention sur ce point important.

Si nous partons du principes que les "témoins" en question, correspondent à Israël, nous constatons que cette nation ne témoigne à travers des actions particulières, remarquables ou une pratique religieuse exemplaire (ils sont aveugles et sourds), mais uniquement par le biais de son histoire. En effet, Israël a expérimenté l'action libératrice de Yhwh et c'est à ce titre, que ce peuple constitue ces "témoins" :

  "Ne soyez pas effrayés, ne tremblez pas ; ne te l'ai-je pas fait entendre et annoncé depuis toujours ? Vous êtes mes témoins : y a-t-il un autre Dieu en dehors de moi ? Il n'y a pas d'autre Rocher, je n'en connais pas." (44,Cool

Ce témoignage repose sur la réalisation de la promesse faite à David, Israël peut dire que son histoire prouve que Dieu a respecté ses engagements :


"Tendez l'oreille et venez à moi ; écoutez, et vous vivrez ; je conclurai pour vous une alliance perpétuelle, celle de la fidélité envers David, qui est sûre. J'ai fait de lui un témoin pour les peuples, un chef qui commande aux peuples. Tu appelleras une nation que tu ne connais pas, et une nation qui ne te connaît pas accourra vers toi, à cause du SEIGNEUR, ton Dieu, du Saint d'Israël, qui te donne de la splendeur." (55,3-5)



Narkissos, pourrais-tu nous dire qui est cette nation que Dieu ne connait pas ?
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Narkissos

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MessageSujet: Re: témoins   Mar 10 Oct 2017, 17:35

Toujours, en effet, la même différenciation temporelle, essentielle à la notion de témoignage (re-présentation au présent d'un passé absent), dans ce "depuis toujours", ici mot-à-mot et de façon très ambiguë "depuis (a)lors", m'z. Ce à quoi elle se réfère est à coup sûr du passé, tout le passé d'Israël peut-être depuis sa "naissance" et la constitution de son "identité" historico-mythique (v. 1ss) -- mais il faut sans doute se garder de préciser davantage que le texte ne le fait.

Dans un sens, le "témoin" n'a pas besoin de "voir" ni d'"entendre", encore moins de "comprendre", s'il s'agit pour lui de témoigner comme une pierre "témoigne" de quelque chose, "objectivement" dirions-nous. Ce qui est à la fois le témoignage le plus ambigu (puisque tout dépend de son interprétation) et le plus sûr (puisque le témoin ne peut ni se tromper ni mentir: s'il y a erreur, ce ne sera pas celle du témoin).

En ce qui concerne 55,5, j'entendrais pour ma part "une nation" dans un sens indéfini: n'importe laquelle. Le corollaire logique du "monothéisme strict" c'est l'universalisme, autrement dit que le "Dieu" dont il est désormais question ne peut plus être le dieu d'un peuple particulier. Le privilège d'Israël n'est plus que celui de la provenance ou du "canal" historiques d'une révélation destinée dès l'origine à tous (la continuité nominale, théonymique, de Yhwh dieu "national" d'Israël à Yhwh Dieu universel ne signifie plus que ça: c'est dérisoire dans un sens et énorme dans un autre). Cette perspective rejaillit, rétrospectivement, sur l'ensemble du livre, notamment dans les nombreux ajouts "universalistes" aux sections antérieures (cf. 2,2ss; 9,1; 11,10ss; 12,4; 14,2; 18,2.7; 19,18ss; 25,3ss; 42,1.6; 45,14; 49,6s.22; 52,10; 60,3ss; 61,6ss; 66,12ss; on notera que l'Egypte et l'Assyrie sont volontiers mentionnées parmi les "ennemis héréditaires" en quelque sorte "rachetés", p. ex. à la fin du chap. 19, mais pas Babylone: le ressentiment, probablement, est encore trop vif; la Perse à laquelle Israël n'a jamais eu affaire jusque-là est distinguée au-dessus de tout dans le deutéro-Isaïe, 40--55, puisque Cyrus n'est rien de moins que le "messie" du nouveau Yhwh, 44--45; après les choses seront moins simples).
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MessageSujet: Re: témoins   Mer 11 Oct 2017, 10:30

Citation :
Par-delà la récupération de sa formule en "raison sociale" d'une "secte" moderne, ce texte me semble cependant très intéressant: c'est dans le cadre de la proclamation du "monothéisme absolu" caractéristique du "deutéro-Isaïe" (chap. 40ss) que le concept de "témoin" est cité (à comparaître), sur une scène de genre "judiciaire" mais hallucinée, où les "témoins" sont aussi bien juges et (pris à) partie(s).

"Rappelle-toi à mon souvenir, entrons ensemble en jugement, parle toi-même, pour te justifier."(43,26 NBS)
"Présente-le-moi, ton mémoire, et passons ensemble en jugement, oui, toi, récapitule, pour te justifier" (TOB) 

Le témoin (si c'est Israël) doit aussi être "jugé" digne de cette fonction, donc Dieu fait un procès à son peuple.



Citation :
C'est en 1931 que Joseph F. Rutherford, le successeur de Russell à la présidence de la Watch Tower, choisi le nom de “Témoins de Jéhovah” comme appellation de l'organisation. Rutherford déclara que ce nom était “le nom avec lequel le Seigneur Dieu s’est appelé par sa propre bouche et par lequel nous désirons être connus et appelés, c’est-à-dire par le nom de : ‘Témoins de Jéhovah.’” Ésaïe 43:10-12; 62:2 et Révélation 12:17 furent cités en référence à l'adoption de ce nom.
Pourtant, la lecture de ces passages ne révèle en aucune façon que Dieu ait eu pour dessein de voir ses paroles utilisées afin de constituer un nom caractéristique porté par les Chrétiens 2 600 ans plus tard. Ésaïe 43:10-12 est le texte principal utilisé par l'organisation pour justifier le choix de son nom. Ces versets pourtant, présentent simplement la scène d’une cour de justice figurée, dans laquelle toutes les nations sont réunies et devant laquelle les Israélites sont appelés par Dieu pour rendre témoignage à Sa puissance salutaire qu'il utilisa en leur faveur. Pourquoi alors, en dehors de toutes les déclarations de Dieu concernant la nation d'Israël, ces mots devraient-ils devenir “le nom avec lequel le Seigneur Dieu s’est appelé par sa propre bouche” et devrait être donné aux Chrétiens aujourd'hui ?


A la recherche de la liberté chrétienne


Je n'avais jamais remarqué que Joseph F. Rutherford avait utilisait Is 62,2 ("on t'appellera d'un nom nouveau"), pour justifier l'appellation, "Témoin de Jéhovah".
Or il me semble qu'Is 62,4 indique quel est ce nouveau nom :

 "On ne te dira plus « Délaissée », on ne dira plus ta terre « Dévastation » ; mais on t'appellera « Mon plaisir est en elle », et on appellera ta terre « L'Epousée » ; car le SEIGNEUR prend plaisir en toi, et ta terre sera épousée."
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Narkissos

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MessageSujet: Re: témoins   Mer 11 Oct 2017, 11:52

free a écrit:
"Rappelle-toi à mon souvenir, entrons ensemble en jugement, parle toi-même, pour te justifier."(43,26 NBS)
"Présente-le-moi, ton mémoire, et passons ensemble en jugement, oui, toi, récapitule, pour te justifier" (TOB)
Le témoin (si c'est Israël) doit aussi être "jugé" digne de cette fonction, donc Dieu fait un procès à son peuple.

Ce serait un procès dans le procès, un procès accessoire et néanmoins préalable au procès principal (à supposer que celui des v. 8ss soit le principal)...

Je suis d'avis de ne pas essayer de rendre les textes plus logiques et cohérents qu'ils ne sont. Ce n'est pas parce que l'image du procès revient régulièrement qu'il s'agit toujours du même procès. On a déjà vu qu'il serait impossible de "monter" la scène des v. 8ss comme un véritable procès, ou même comme un simulacre de procès, puisque les rôles dont la distinction est nécessaire à une procédure judiciaire, ou à sa seule apparence, s'y confondent. Il est a fortiori impossible de monter toutes les scènes d'allure judiciaire en une seule procédure cohérente.

Le deutéro-Isaïe (40--55) est un collage de morceaux poétiques disparates, malgré une certaine unité stylistique et thématique. Le lecteur doit passer assez légèrement d'un tableau à l'autre, sans trop chercher à le rattacher au précédent (a fortiori aux précédents).

Aux v. 25s, il n'y a plus du tout de "témoins", il n'y a même pas de procès ouvert puisqu'on envisage d'en ouvrir un (autre). Par contre il y a un jeu verbal évident, sur le même verbe zkr, "se souvenir de, faire mémoire de, rappeler, remémorer, évoquer, mentionner": "je ne me souviendrai plus de tes péchés. / (Mais toi) rappelle-moi (si tu veux, si tu y tiens), et faisons un procès" (plaidons, diraient Racine ou Molière). Ce n'est plus Yahvé qui prend l'initiative d'un procès inter-national ou inter-ethnique, c'est Jacob/Israël qui est mis au défi (rhétorique, au sens gréco-latino-classique ou anglo-moderne du mot) d'intenter un procès à Yahvé (ce qui rappelle davantage le chapitre 1 d'Isaïe qui introduit l'ensemble du recueil; mais même là la scène est un peu différente).

[En effet, 62,2ss -- "trito-Isaïe" pour la tradition historico-critique -- est encore plus éloigné: il n'y a plus de "procès", (donc) plus de "témoins", l'adresse est à Sion/Jérusalem et non à Israël, etc. En revanche, le thème du "nom nouveau", si déterminé qu'il soit par le contexte immédiat (en 65,5 il l'est déjà un peu moins; cf. auss 56,5), déborde tout contexte, comme en... témoignent ses résurgences jusque dans l'Apocalypse (2,17; 3,12 etc.); et on peut déjà lui trouver des antécédents dans le deutéro-Isaïe, cf. 44,5.]

Je ne voudrais pas rouvrir ici l'immense dossier de cette "mystique des noms" -- onomatomystique, onomystique ? -- qui est à la fois (paradoxe délibéré) la toile de fond et le produit de nombreux textes "bibliques", et où se mêlent noms divins, noms humains, noms de lieux (anthroponymes, théonymes, toponymes), noms dits propres et noms dits communs, nomination, appellation, invocation et évocation, signifiant et signifié, changements de noms et changements d'interprétation des mêmes noms, etc. Non seulement parce qu'on l'a déjà fait assez souvent (p. ex. ici ou ) -- très partiellement sans doute mais le sujet me semble trop vaste pour une somme et à plus forte raison pour une synthèse; encore parce que son rapport au texte qui nous(?) intéresse (Isaïe 43,8ss) paraît assez marginal: je ne le vois guère qu'au v. 7 qui semble à la fois prolonger la description des Judéens exilés-rapatriés (v. 6) et l'ouvrir à l'infini: "tout ce qui / quiconque est appelé de mon nom (en mon nom, par mon nom, sur qui est invoqué mon nom, etc.: toutes ces lectures sont possibles) [et] pour ma gloire -- [tout ce que / quiconque] j'ai créé, formé/façonné et fait."
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MessageSujet: Re: témoins   Mer 11 Oct 2017, 15:46

Citation :
Je suis d'avis de ne pas essayer de rendre les textes plus logiques et cohérents qu'ils ne sont. Ce n'est pas parce que l'image du procès revient régulièrement qu'il s'agit toujours du même procès. On a déjà vu qu'il serait impossible de "monter" la scène des v. 8ss comme un véritable procès, ou même comme un simulacre de procès, puisque les rôles dont la distinction est nécessaire à une procédure judiciaire, ou à sa seule apparence, s'y confondent. Il est a fortiori impossible de monter toutes les scènes d'allure judiciaire en une seule procédure cohérente.

Le deutéro-Isaïe (40--55) est un collage de morceaux poétiques disparates, malgré une certaine unité stylistique et thématique. Le lecteur doit passer assez légèrement d'un tableau à l'autre, sans trop chercher à le rattacher au précédent (a fortiori aux précédents).

(43,18) demande paradoxalement, "Ne vous rappelez pas le passé, et ne considérez plus ce qui est ancien", alors que les "témoins" doivent témoigner d'une histoire passé et des œuvres salvatrices de Yhwh. Ce texte ne paraît pas être en harmonie avec les versets qui précèdent.
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MessageSujet: Re: témoins   Mer 11 Oct 2017, 15:55

Ah oui, bien vu ! (L'amnésie est aussi invalidante pour un témoin que la cécité et la surdité réunies...)

Mais ça aussi c'est un thème qui fera son chemin, à travers le trito-Isaïe, jusque dans l'Apocalypse (on ne se souviendra pas du passé); et qui s'enracine à sa manière dans l'oubli de "Dieu", quand il ne se souvient plus des péchés (v. 25)...

(Donc, paradoxalement, et bien que ce ne soit pas vraiment ce que disent les textes: même l'amnésie des témoins témoignerait de quelque chose, au moins en ce sens "objectif" où les textes ou les pierres témoignent...)

[J'ai oublié (!) de le mentionner, mais je ne suis sûrement pas le seul à y avoir pensé: la fameuse question-exclamation du grand prêtre dans les récits synoptiques de la Passion, "qu'avons-nous encore besoin de témoins ?!" (Marc 14,63//), illustre parfaitement, quoique négativement, la différance impliquée par la notion même de témoignage: là où le "fait" (crime, délit supposé) coïncide avec le "jugement", où ils se produisent ensemble, simultanément, "en temps réel" et au même endroit, où à la lettre ils com-paraissent, où il n'y a pas entre eux l'espacement d'un délai ni d'une distance, le vide d'un passé ou d'une absence, le témoignage n'a ni sens ni place. D'où l'aporie de son usage (mono-)théologique, au sens du deutéro-Isaïe précisément: comment, pourquoi témoigner d'un omniprésent ? Ce n'est jamais, d'ailleurs, qu'un "accident" entre mille de l'aporie théologique en général: une fois "Dieu" posé, reste à expliquer tout le reste, à (re-)poser tout autre comme autre-que-Dieu, et c'est encore plus difficile qu'avant, avec "Dieu" que sans; mais c'est désormais un problème théologique. Là encore, on peut repenser à Coluche avec ses nœuds dans la lessive. Mais c'est aussi le vice congénital de toute pensée: rien ne s'explique sans un supplément de complication.]
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MessageSujet: Re: témoins   Jeu 12 Oct 2017, 10:43

Citation :
Il s'aperçut soudain -- cela le fit sourire -- qu'il n'avait jamais cessé d'être témoin de Jéhovah. Sa vie durant il n'aurait fait que "(re-)travailler le concept", le plus souvent sans y penser -- ou bien n'étaient-ce pas les mots, et leur étrange configuration sonore et graphique, qui auraient travaillé, ensemble et séparément, et le "concept" et lui-même, à son insu ?
(...)
  Témoin de ce(lui-)là, il l'était certes devenu accidentellement (mais devient-on jamais témoin autrement que par accident, et d'autre chose que d'un accident -- d'un phénomène si l'on préfère ?), au terme d'une interminable et invraisemblable chaîne d'ex-ap-propriations historiques. Et il l'était demeuré, fût-ce à son corps défendant -- cesse-t-on jamais d'être témoin ? Non seulement par l'excès compulsif de sa parole et de son écriture contradictoires qui n'avaient cessé envers et contre tout de pointer au-delà d'elles-mêmes, avec d'autant plus d'insistance qu'il ne se figurait plus savoir vers qui ou vers quoi,  mais bien plus encore à titre de signe ou de symptôme "objectif", comme une trace qui silencieusement témoigne de sa "cause", qui continue de la "traduire" et de l'offrir à toutes les interprétations, même et surtout quand elle se borne à la "trahir".

http://oudenologia.over-blog.com/article-reflexions-bibliques-115780244.html

Narkissos,

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt cet article mais j'avoue ne pas l'avoir saisi et apprécié toutes ses subtilités. HELP !
Aurais-tu l'amabilité de reformuler ton analyse d'une manière plus accessible, pour que nous puissions profiter de cet article.
En résumé, j'ai compris que même notre période, après-jéhovisme,  (ce que nous disons, écrivons ...), "témoigne" de notre histoire passé.  


Citation :
Le paradoxe est poussé à l'extrême dans les textes johanniques, où tout "témoignage" se rapporte d'une manière ou d'une autre à une expérience présente du divin plutôt qu'à un fait passé ou à un dieu absent. Mais même ici les références temporelles sont pour le moins insolites: "les origines" ou "les premières choses", "les choses anciennes", ce pourrait être à la rigueur un passé dont des "témoins", un "peuple" ou un "livre" témoigneraient auprès d'autres qui ne les connaîtraient pas (cf. j'ai révélé, sauvé, fait entendre); mais "avant moi" ou "après moi", qu'est-ce que ça veut dire quand c'est "Dieu" qui parle, et qui pourrait en témoigner ?

Dans l'évangile de Jean on ne rencontre jamais les termes "évangile, évangéliser", par contre, l'auteur emploie souvent les termes "témoignage, témoigner", pour l'évangile de Jean  lui, Jean le Baptiste est venu "témoigner au sujet de la lumière" (Jean 1, 6-Cool. Jean témoigne d'une "expériences présente du divin", donc pas d'une espérance future, cela doit expliquer ce phénomène.
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MessageSujet: Re: témoins   Jeu 12 Oct 2017, 11:56

Cet article n'a rien de "nécessaire", ni peut-être même d'utile, à la présente discussion: il dit sans doute à peu près la même chose mais sur un autre mode, celui de la réflexion personnelle -- l'artifice littéraire minimal, formel, mécanique et ostensible, du passage à la troisième personne et à l'imparfait (cf. Kafka et Blanchot) ne trompe personne, il ne fait qu'accuser une certaine distance, à la fois factuelle et factice, qui a aussi à voir avec le "témoignage", à la fois impossible et indispensable.

Au fond, ce que je veux dire, c'est que sous l'étiquette sectaire ou confessionnelle "Témoin de Jéhovah" il y a une formule abyssale et inépuisable, non seulement par sa provenance historique et littéraire (le texte du deutéro-Isaïe) mais par ce qui s'y rencontre, accidentellement dans un sens, fatalement dans un autre: le passage d'un nom divin (Yhwh) du polythéisme au monothéisme, autrement dit l'accès sous et par ce nom à une pensée de l'un -- du monde, de l'être, de l'histoire comme un tout n'ayant plus d'"autre" que "Dieu" ou "rien" (il faut bien laisser vibrer l'hésitation vertigineuse de ce "ou"; et remarquer la prolifération des négations dans le deutéro-Isaïe, moi et rien d'autre, pas d'autre dieu, hors de moi, avant moi, après moi rien, etc.); et la notion de "témoignage" qui est, elle aussi, extrêmement complexe, et en tension multiple avec l'idée de "Dieu", notamment comme omniprésent. Une formule, donc, dont on ne parviendra jamais à faire le tour, et sur laquelle on finira toujours par retomber dès lors qu'elle nous a marqués, fût-ce d'abord de façon irréfléchie, par le hasard biographique du passage par la "secte". Ce qui fait que l'ex-Témoin de Jéhovah n'en finit pas de "témoigner", consciemment ou inconsciemment, subjectivement et objectivement, de quelque chose qui ne peut pas ne pas avoir de rapport avec ce qui est venu au langage, il y a environ 2500 ans, sous le nom déjà vieux de Yhwh. D'une "histoire" donc, mais bien plus longue que son "histoire personnelle", quoique pour lui (mais pour lui seulement) les deux soient forcément et définitivement liées.

Sur le paradoxe particulier du "témoignage johannique", j'ai indiqué un autre lien (dans ce forum cette fois, donc a priori plus accessible). Le fait que ce "témoignage"-là se réfère toujours à une expérience présente, immédiate et partagée par l'"auteur" et les "destinataires" ("Dieu", "le Père", "le Fils", s'attestant à chacun) modifie considérablement l'"économie" ou le "fonctionnement" du témoignage (ce n'est plus un témoignage extérieur auquel il faudrait croire ou non sur la seule base de ce qu'il dit, c'est un témoignage intérieur à partir duquel on peut éventuellement apprécier des témoignages extérieurs), mais il n'en annule pas la signification "différantielle". Le témoignage garde toujours une référence au passé, au passé absolu ("ce qui était dès le commencement") et au passé individuel et communautaire ("ce que nous avons vu, etc."), et à l'avenir (une certaine attente demeure, même si ce n'est plus celle d'une "fin du monde", d'une résurrection ou d'un jugement dernier), mais qui se ressaisit à partir du présent et de la présence (de "Dieu", du "Père", du "Fils", de l'"Esprit", de l'"amour" en chacun et entre tous).


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MessageSujet: Re: témoins   Jeu 12 Oct 2017, 12:15

Citation :
Sur le paradoxe particulier du "témoignage johannique", j'ai indiqué un autre lien (dans ce forum cette fois, donc a priori plus accessible). Le fait que ce "témoignage"-là se réfère toujours à une expérience présente, immédiate et partagée par l'"auteur" et les "destinataires" ("Dieu", "le Père", "le Fils", s'attestant à chacun) modifie considérablement l'"économie" ou le "fonctionnement" du témoignage (ce n'est plus un témoignage extérieur auquel il faudrait croire ou non sur la seule base de ce qu'il dit), mais il n'en annule pas la signification "différantielle". Le témoignage garde toujours une référence au passé, au passé absolu ("ce qui était dès le commencement") et au passé individuel et communautaire ("ce que nous avons vu, etc."), et à l'avenir (une certaine attente demeure, même si ce n'est plus celle d'une "fin du monde", d'une résurrection ou d'un jugement dernier), mais qui se ressaisit à partir du présent et de la présence (de "Dieu", du "Père", du "Fils", de l'"Esprit", de l'"amour" en chacun et entre tous).

Le texte caractéristique qui illustre bien, "le fait que ce "témoignage"-là se réfère toujours à une expérience présente, immédiate et partagée par l'"auteur" et les "destinataires" ("Dieu", "le Père", "le Fils", s'attestant à chacun)", est Jean 8,13 ss :

"Là-dessus, les pharisiens lui dirent : C'est toi qui te rends témoignage à toi-même, ton témoignage n'est pas vrai. Jésus leur répondit : Même si c'est moi qui me rends témoignage à moi-même, mon témoignage est vrai, car je sais d'où je suis venu et où je vais ; vous, vous ne savez ni d'où je viens ni où je vais. Vous, vous jugez selon la chair ; moi, je ne juge personne. Et si, moi, je jugeais, mon jugement serait vrai, car je ne suis pas seul : il y a moi et le Père qui m'a envoyé. Dans votre loi, il est écrit que le témoignage de deux hommes est vrai. Moi, je me rends témoignage à moi-même, et le Père qui m'a envoyé me rend témoignage. Ils lui dirent donc : Où est ton Père ? Jésus répondit : Vous ne connaissez ni moi, ni mon Père. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père."

Il ne s'agit pas de demander à des humains ou des croyants de témoigner en faveur de Dieu, le témoignage est pour soi et mutuelle et réciproque.
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MessageSujet: Re: témoins   Jeu 12 Oct 2017, 12:30

J'indique à nouveau le lien (discussion du 3-5.6.2016): en particulier sur la question du nombre des témoins, où le johannisme (en partie grâce aux rédactions successives du quatrième évangile) fait tourner l'arithmétique et la logique judiciaires (et accessoirement l'exégèse) en bourrique...

Dans cette coïncidence textuelle de "Dieu" et du "témoignage" -- qui n'a peut-être pas été plus réfléchie par le deutéro-Isaïe que par Rutherford; peut-être un peu plus par les auteurs johanniques, et encore -- il y va de toutes les distinctions possibles, de leur fondement et de leur effondrement. Entre théologie, philosophie ou science p. ex. Chaque fois qu'il s'agit de penser l'unité, de "Dieu", de l'"être", d'un "système" quelconque ou de l'"univers", on fait appel à la même "logique" où le "mathématique" et le "judiciaire" sont à leur tour indissociables: il faut "juger", et on ne juge jamais que sur des témoignages, subjectifs ou objectifs (tradition, expérience, rapport, preuves, indices), à interpréter et à apprécier d'après leur accord ou leur désaccord à quelque "témoignage intérieur" (logique, intuition, sentiment, bon sens, expérience dans un autre sens, qui n'est jamais que l'accumulation ou la capitalisation de l'expérience au premier[?] sens, "jugement" encore même dans son acception la plus banale de jugeote). Ici "connaissance" et "foi" s'avèrent à leur tour inséparables, mais aussi "faculté" ou "puissance", "volonté" ou "désir", etc. Bref: l'un, si un il y a, s'atteste comme il s'atteste, par le régime du témoignage qui est marqué d'entrée de jeu par le chiffre du plus d'un (témoin); par le jeu potentiellement infini des différences, y compris tous débats d'opinion, démonstrations, convictions, persuasions, conversions en tout genre. De ce témoignage-là aucun témoin ne saurait être récusé -- pas plus le théologien, le philosophe ou le scientifique que le perroquet sectaire ou le moindre caillou.
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MessageSujet: Re: témoins   Jeu 12 Oct 2017, 15:12

Je trouve que le monothéisme place Dieu dans une situation de fragilité, en effet la divinité de Dieu est tournée uniquement vers son peuple et sa création, il n'est pas confronté aux autres dieux (puisqu'ils n'existent pas), ainsi Yhwh ne peut pas montrer sa puissance et sa supériorité, comme ce fût le cas dans le premier livre des Rois ou Yhwh est dans une opposition directe à Baal, prouve sa divinité :

 "SEIGNEUR (YHWH), Dieu d'Abraham, d'Isaac et d'Israël, que l'on sache aujourd'hui que c'est toi qui es Dieu en Israël, que je suis ton serviteur et que c'est par ta parole que j'ai fait tout cela !
Réponds-moi, SEIGNEUR, réponds-moi, afin que ce peuple sache que c'est toi, SEIGNEUR, qui es Dieu, et que c'est toi qui ramènes leur cœur !" - (18,36)
 
Face à Baal, Yhwh a fait la démonstration de sa force, de sa divinité et de sa capacité à sauver. Or en Isaie 43, il est "réduit" a solliciter le témoignage d'humains pour établir sa divinité et son unicité.


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MessageSujet: Re: témoins   Jeu 12 Oct 2017, 15:44

Réflexion très profonde.

D'un autre côté, en changeant de paradigme (du polythéisme au monothéisme) on passe d'une supériorité relative (quel dieu est le plus fort, par rapport aux autres dieux) et historique (quel dieu est le plus fort <=> quel peuple ou quel clan "gagne" ou l'emporte sur les autres, avec son dieu et sa "théologie" particulière) à une singularité incontournable, indélogeable, invulnérable dans un sens, hors d'atteinte de toute "histoire", même d'une histoire des croyances ou des idées. Mais aussi anonyme puisque c'est moins celle de "Yhwh" ou même de "Dieu" que celle de sa place, de son rang numérique, de son nombre cardinal et ordinal, de la primauté ou de la priorité logique de l'un sur le multiple comme du premier sur le second et le énième. Cette place peut être vide en définitive, la singularité de l'un peut se confondre avec celle du zéro, qu'elle jouxte de toute façon dans un jeu ambigu et interminable (cf. ex nihilo et "quelque chose plutôt que rien"), elle n'est pas déplacée pour autant. Le monothéisme qui joue de la négation des autres -- et par là tend irrésistiblement au panthéisme -- annonce tout aussi irrésistiblement sa propre négation en athéisme, mais par là même il la prévient et s'y maintient: même quand la "place de Dieu" est vacante (symboles, déjà, du sanctuaire vide et du nom imprononçable dans le judaïsme du Second Temple et, au-delà, de la Torah qui commence par la deuxième lettre de l'alphabet ou des traités rabbiniques qui débutent à la page 2 parce que l'un de l'origine est innommable, etc.) elle reste indéplaçable. Et à cette place le témoignage demeure indispensable: c'est en effet une certaine fragilité qui s'inscrit au lieu même de l'indélocalisable (ou de l'indisloquable).

On en revient à cette idée que le monothéisme "pur", comme tout monisme "pur", toute pensée de l'un en général, est une pensée limite: un horizon indépassable, qui apparaît chaque fois qu'on regarde au plus loin, mais qu'il est impossible d'atteindre pour s'y installer et en faire un lieu habitable, le centre ou le foyer de quoi que ce soit. Autrement dit, le monothéisme qui "émerge", comme on dit souvent, dans le deutéro-Isaïe ne fait jamais qu'émerger, à la limite du pensable. Ce qui s'établit de façon stable et durable sous le nom de "monothéisme" est toujours un monothéisme impur, enrichi ou dénaturé de médiations et de contradictions multiples (dans le judaïsme "historique": anges, diable, démons etc.; dans le christianisme Père, Fils, Esprit, Eglise; partout, même dans l'islam, tradition et écriture qui compliquent à l'infini le rapport à l'un). Le "Dieu" un à qui tout se rapporte indifféremment (le bien et le mal, la lumière et les ténèbres, Isaïe 45,7 à lire sur fond de dualisme perse) n'est pas un objet de "religion" (il n'y a aucun sens à le prier, à lui offrir des sacrifices, ni à en attendre quoi que ce soit de particulier) ni même de "pensée" (il est plutôt le point où la pensée s'arrête ou [s']échoue -- au-delà rien, soit: l'impensable). Mais à sa façon cela aussi s'atteste.

Le deutéro-Isaïe, bien sûr, est loin de mesurer toutes ces conséquences: son "Dieu unique" a un nom, une identité et une histoire, "il" s'empare de "la place de Dieu" comme "il" la découvre, en y arrivant par le chemin tortueux de la défaite, de l'humiliation et de l'exil: c'est une transfiguration qui change tout, même le "passé"; sinon l'histoire proprement dite, le sens théologique de l'histoire: ce dieu était "Dieu", il n'a jamais été vaincu, il est le maître absolu qui a toujours décidé de tout, y compris des défaites d'Israël et de Juda et de la ruine de "son" temple qu'"il" va d'ailleurs faire reconstruire -- c'est de cette continuité paradoxale que des "témoins" judéens, exilés puis rapatriés, doivent "témoigner". Il y a forcément du "vrai" et du "faux" dans ce témoignage: une réelle continuité historique et une certaine falsification rétrospective du sens de l'histoire, au nom d'une unicité divine qui s'atteste pourtant authentiquement au plan de la pensée théologique, et même historique: dans la continuité du "nom" de Yhwh, son identité ou ipséité ("c'est moi, je suis lui, je suis le même", 'ny hw', egô eimi).
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MessageSujet: Re: témoins   Mar 17 Oct 2017, 12:47

Citation :
Le deutéro-Isaïe, bien sûr, est loin de mesurer toutes ces conséquences: son "Dieu unique" a un nom, une identité et une histoire, "il" s'empare de "la place de Dieu" comme "il" la découvre, en y arrivant par le chemin tortueux de la défaite, de l'humiliation et de l'exil: c'est une transfiguration qui change tout, même le "passé"; sinon l'histoire proprement dite, le sens théologique de l'histoire: ce dieu était "Dieu", il n'a jamais été vaincu, il est le maître absolu qui a toujours décidé de tout, y compris des défaites d'Israël et de Juda et de la ruine de "son" temple qu'"il" va d'ailleurs faire reconstruire -- c'est de cette continuité paradoxale que des "témoins" judéens, exilés puis rapatriés, doivent "témoigner". Il y a forcément du "vrai" et du "faux" dans ce témoignage: une réelle continuité historique et une certaine falsification rétrospective du sens de l'histoire, au nom d'une unicité divine qui s'atteste pourtant authentiquement au plan de la pensée théologique, et même historique: dans la continuité du "nom" de Yhwh, son identité ou ipséité ("c'est moi, je suis lui, je suis le même", 'ny hw', egô eimi).


Mes témoins à moi, c’est vous – oracle du SEIGNEUR –
mon serviteur, c’est vous que j’ai choisis
afin que vous puissiez comprendre, avoir foi en moi
et discerner que je suis bien tel :
avant moi ne fut formé aucun dieu
et après moi il n’en existera pas.
C’est moi, c’est moi qui suis le SEIGNEUR,
en dehors de moi, pas de Sauveur.
C’est moi qui ai annoncé et donné le salut,
moi qui l’ai laissé entendre, et non pas chez vous, un dieu étranger.
Ainsi vous êtes mes témoins – oracle du SEIGNEUR –
et moi, je suis Dieu." Isaie 43, 10-12


Le monothéisme est constamment tenaillé par la peur, à l'idée que les humains ne comprennent pas ou ne discernent pas que Yhwh est le SEUL Dieu, ce qui le pousse a élaborer une raisonnement lourd, insistant (avec des "moi" à toutes les phrases) et sous la forme d'une profession de foi (qui a force de répétition, finira par convaincre), comme si, il manquait d'arguments, se sentait fragile et manquait de consistance.
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MessageSujet: Re: témoins   Mar 17 Oct 2017, 14:05

Pourtant l'un, en soi si l'on peut dire, n'a pas besoin d'insister pour exister, ni même d'exister pour insister, puisqu'il est la condition même de la pensée, qui s'atteste, discrètement mais sûrement, de lui-même, tout seul et automatiquement à toute pensée: impossible de penser deux choses sans les penser ensemble, dans le même "espace" réel, idéal ou imaginaire, qui si métonymique qu'il soit doit bien être pensé comme "un" (fût-ce, en l'occurrence, "un" comme "tiers" nécessaire aux deux qu'on distingue, rapproche, compare, oppose, etc.). L'espace même, l'espacement ou l'"espaçabilité" de toutes les différences spatiales, temporelles, réelles ou imaginaires, quantitatives ou qualitatives, le fond sans fond sur lequel elles se détachent, cela ne peut se penser que sous le signe ou le chiffre de l'un (en corrélation immédiate avec le zéro, dans les systèmes algébriques où ce chiffre existe, ou avec la négation pure: au-delà, en-dehors, rien). Ce n'est pas un hasard si Héraclite, champion absolu d'une philosophie du multiple et de la différence, du changement et du conflit, qui remet en question jusqu'à l'identité de toute "chose" à elle-même (on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve), est aussi le grand affirmateur du "tout est un" dans le logos, c.-à-d. dans la "pensée" (ou dans l'"être" qui est le même, selon Parménide). Ni si, à l'autre bout de la philosophie grecque, Plotin peut affirmer l'un au-delà de l'être (de l'essence ou de l'étantité, selon qu'on traduira epekeina tès ousias).

Cette évidence de l'un se passe de commentaire et de démonstration, puisque c'est l'évidence même, préalable à toute démonstration, que la démonstration doit pré-supposer pour dé-montrer quoi que ce soit; mais elle doit quand même être re-marquée, donc d'une certaine façon répétée et réitérée, ou attestée (autrement dit: l'un ne va pas sans le plus d'un, il ne se dit pas une fois pour toutes sans se dire plus d'une fois et par la bouche ou la voix de plus d'un "témoin").

Par contre, le problème spécifique du monothéisme est autrement plus épineux, s'il s'agit pour lui d'installer à cette place indélogeable de l'un, à la place même de la place, non pas l'un au sens neutre (hen) de la philosophie mais un dieu (theos), c.-à-d. quelqu'un, une "personne" (en grec au masculin, tis, heis); autrement dit un nom propre par nature (comme "Yhwh") ou par usage (comme "Dieu", avec majuscule en français), ou un pronom personnel singulier comme "lui", "elle", "toi" ou "moi". Et alors la nécessité de la répétition vire en effet à l'obsession et/ou à l'hystérie, aggravée par le fait que cette substitution ouvre la porte à toutes les substitutions: une fois qu'on a mis "quelqu'un" à la place de "l'un", ce peut être, à la lettre, n'importe qui, n'importe quel nom propre ("Zeus", "Jésus", "Allah", "Brahma", etc.) et même n'importe quel nombre (comme dans la trinité ou tri-unité du trois-en-un). Sur ce terrain "personnel" et "nominal" les "témoins" de l'un n'ont pas fini de se contredire, fût-ce, en définitive, pour dire la même chose.
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MessageSujet: Re: témoins   Mar 17 Oct 2017, 21:48

Selon Isaïe 43, 8 ce sont les nations qui doivent produire leur(s) témoin(s)
“ Faites sortir un peuple aveugle, bien que des yeux existent, et les sourds, bien qu’ils aient des oreilles. 9 Que toutes les nations se rassemblent en un même lieu, et que les communautés nationales se réunissent. Qui parmi elles peut révéler cela ? Ou peuvent-elles nous faire entendre les premières choses ? Qu’elles produisent leurs témoins, afin d’être déclarées justes, ou qu’elles entendent et disent :

Le texte cité par Free Isaïe 43, 10-12 parle d'un sauveur, d'un seul seigneur; avant lui il ne fut formé aucun dieu et après lui il n'en existera pas non plus.

Il s'agit d'un étrange spectacle avec d'un côté un Dieu se proclamant comme le seul existant et de l'autre les nations, chacun des protagoniste devant amener ses témoins.
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MessageSujet: Re: témoins   Mar 17 Oct 2017, 23:17

Cf. le premier post de ce fil.

Au passage, on ne peut guère dire que les autres dieux soient privés de témoins, puisque le fameux "Cylindre de Cyrus" revendique pour Mardouk, le dieu tutélaire de Babylone, la chute de celle-ci et l'élection de Cyrus, dans des termes que le rédacteur des chapitres 44--45 connaît parfaitement puisqu'il s'en inspire de toute évidence pour les appliquer à Yahvé.

A titre de comparaison anachronique, ce texte de Nietzsche (Zarathoustra, III,viii,2):
Citation :
Il y a longtemps que c’en est fini des dieux anciens – et, en vérité, ils ont eu une bonne et joyeuse fin divine !
Ils ne passèrent pas par le « crépuscule » [allusion à Wagner] pour aller vers la mort, – c’est  un mensonge de le dire ! Au contraire : ils se sont tués eux-mêmes à force de – rire !
C’est ce qui arriva lorsqu’un dieu prononça lui-même la parole la plus impie, – la parole : « Il n’y a qu’un Dieu ! Tu n’auras point d’autres dieux devant ma face ! »  – une vieille barbe  de dieu, un dieu coléreux et jaloux s’est oublié ainsi : – c’est alors que tous les dieux se mirent à rire et à s’écrier en branlant sur leurs sièges : « N’est-ce pas là précisément la divinité, qu’il y ait des dieux – qu’il n’y ait pas un Dieu ? »

Par-delà la farce des dieux morts de rire, je trouve que Nietzsche pointe un problème fondamental du monothéisme (ou monotonothéisme, comme il écrit ailleurs): ce n'est pas seulement l'un qui souffre d'être "personnalisé" en étant "déifié", c'est aussi le "divin" qui pâtit d'être réduit à l'un en y étant "élevé", comme par une sorte de promotion catastrophique (on peut repenser à la "sublimation verticale" du Principe de Peter).
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MessageSujet: Re: témoins   Mer 18 Oct 2017, 10:03

Citation :
Quelle est l'origine des Témoins de Jéhovah ?
Il est impossible de répondre à cette question sans remonter loin dans le passé. Comme les Témoins de Jéhovah ne sont pas une secte, mais une religion d'hommes et de femmes qui adorent Jéhovah Dieu et qui, par la parole et par les actes, témoignent de leur foi, ils font partie de la lignée d'hommes fidèles qui a commencé avec Abel, le premier témoin humain de Dieu. C'est Jéhovah Dieu qui a parlé de son peuple comme de ses témoins, lorsqu'il déclara : " Vous êtes mes témoins, [...] et moi je suis Dieu. " (Isaïe 43:10 -12). Son Fils Jésus Christ n'a-t-il pas annoncé à ses disciples : " Vous serez mes témoins [...] jusque dans la région la plus lointaine de la terre. " Et l'apôtre Paul n'a-t-il pas parlé d'Abel, de Hénok, de Noé, d'Abraham, d'Isaac et des prophètes comme d'une " grande nuée de témoins " ? (Actes 1:8 ; Hébreux, chapitre 11 ; 12:1.) Jéhovah a donc toujours eu des témoins sur la terre depuis les jours d'Abel.
http://www.temoinsdejehovah.org/page.aspx?REF=ce45c624-738f-4d0b-bc89-709ba63d6fe8


Cette citation de la Watchtower est un prétexte pour analyser Hé 11 et 12. Dans cette lettre, la fonction de "témoin", ne s'exerce pas dans un contexte judiciaire, comme Is 43.

Hé 12,1 ; désigne les hommes fidèles du passé comme étant une "nuée de témoins", or le préalable à ce titre, est justement que Dieu rende témoignage de leur foi et atteste qu'il mérite la récompense :

"C'est par la foi qu'Abel offrit à Dieu un sacrifice de plus grande valeur que celui de Caïn ; par elle, il lui fut rendu le témoignage qu'il était juste, Dieu lui-même rendant témoignage à ses offrandes ; par elle, quoique mort, il parle encore. C'est par la foi qu'Hénoch fut transporté, de sorte qu'il ne vit pas la mort ; on ne le trouva plus, parce que Dieu l'avait transporté. En effet, avant d'être transporté, il avait reçu le témoignage qu'il plaisait à Dieu." Hé 11,4-5

"Et tous ceux-là, qui avaient reçu par leur foi un bon témoignage, n'ont pas obtenu ce qui avait été promis. Dieu, en effet, avait en vue quelque chose de supérieur pour nous, afin qu'ils ne soient pas portés à leur accomplissement sans nous." (11,39-40)
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MessageSujet: Re: témoins   Mer 18 Oct 2017, 13:09

En effet, dans l'épître aux Hébreux le contexte n'est pas judiciaire mais cognitif (encore que les deux ne soient pas sans rapport: quand on parle de "jugement" intellectuel ou moral, l'image du tribunal n'est jamais loin), et fortement teinté de platonisme (je n'y reviens pas): le "témoignage" est en somme ce qui passe et se révèle intelligiblement de la scène supra-sensible, des réalités éternelles et immuables, dans le monde des "ombres" transitoires; les "témoins" sont ceux qui dans ce monde perçoivent et comprennent quelque chose de cet "invisible" et en témoignent, comme une trace visible de l'invisible; visible par tous en tant que trace ou témoignage "objectif", mais seulement comprise comme trace de l'invisible par ceux qui ont eux-mêmes un tel rapport à l'invisible; de ce point vue il faut être soi-même témoin pour recevoir pleinement le témoignage d'un autre, on n'est pas loin ici du johannisme et de la gnose quoique ce paradoxe y soit moins explicitement développé.

Rien de tel dans les Actes, par contre, où le témoignage se présente avant tout comme celui d'un "fait" ou d'une série de "faits" historiques, c.-à-d. passés (la vie, la mort et surtout la résurrection de Jésus, cf. 1,22; 2,32; 3,15; 4,33; 5,32; 10,39.41; 13,31; seulement par extension témoignage d'une "vision", 22,15ss; 23,11), dans une conception tout à fait ordinaire, plate et linéaire du temps et de l'histoire (la posture "historienne" est affichée dans les introductions de Luc et des Actes). Là encore il y va du "jugement" intellectuel des auditeurs (et des lecteurs), mais d'un jugement "historique" et pas "philosophique" pour un sou, à peine "théologique" (dans la mesure où "Dieu", "Jésus" ressuscité et monté au ciel ou le "Saint-Esprit" s'en mêlent, dans le "présent" du récit). Et il y a aussi un rapport, mais différé, à un "jugement à venir" (le témoignage relatif au passé peut sauver ou perdre, à l'avenir, ceux qui maintenant y croient ou pas). En somme, pas grand-chose à voir avec Isaïe 43 (sauf peut-être l'écho de la formule en Actes 1,8, et un intérêt commun mais de nature différente pour un certain "passé" -- de "Yhwh" ou de "Jésus") et encore moins avec l'épître aux Hébreux.

J'ai oublié de rappeler ici -- mais on en a souvent parlé ailleurs -- qu'en grec le "témoin" et le "témoignage" c'est martus et marturia, d'où "martyr(e)": ce que nous appelons un "martyr" est le "témoin" (religieux) par excellence, celui qui témoigne de sa foi par sa mort; dans le "martyr(e)", d'ailleurs, les sens "subjectif" et "objectif", "personnel" et "impersonnel" du témoignage se rejoignent: c'est à la fois (et successivement !) "quelqu'un" et "quelque chose" qui témoignent, le martyr et le martyre, celui qui meurt et sa mort même. Ce sens "spécialisé" qui va devenir prédominant dans le vocabulaire de l'Eglise ancienne, au point d'être transcrit du grec en latin (martyr) pour le distinguer du sens habituel de "témoin" (testis), affecte sans doute déjà un certain nombre de textes du NT: derrière le "témoin" ou le "témoignage", on peut deviner quelquefois le "martyr(e)" (p. ex. dans l'Apocalypse, 1,5; 2,13 etc., mais aussi, peut-être, dans l'enchaînement d'Hébreux 11 et 12).
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MessageSujet: Re: témoins   Mer 29 Nov 2017, 12:19

c’est Dieu lui-même qui, convoque (désespérément) les humains comme juges ou témoins contre la conduite de son peuple :

"A qui m'adresser ? Qui prendre à témoin pour qu'ils écoutent ? Leur oreille n'est pas circoncise, et ils sont incapables de prêter attention ; la parole du SEIGNEUR est pour eux un déshonneur, ils n'y prennent aucun plaisir." Jér 6,10

Face à l’obstination d’Israël, Jérémie nous présente un Dieu désemparé, sans "témoin" pour recueillir sa déposition. 
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MessageSujet: Re: témoins   Mer 29 Nov 2017, 13:34

On peut hésiter ici sur la traduction: la forme dite "hiphil" du verbe `wd (d'où `d, "témoin") a un sens "causatif" naturel (prendre à témoin, appeler ou citer des témoins, etc.; cf. p. ex. 25,10.32.44), mais aussi un sens "intensif" encore plus fréquent (attester, d'où affirmer, déclarer solennellement, exhorter ou enjoindre sévèrement, avertir, voire "reprendre" au sens d'engueuler, sans qu'il soit question de "témoins" ni de "témoignage" à proprement parler; cf. 11,7; 42,19). La Septante traduit bien par un verbe apparenté à "témoin" (diamarturômai, où on reconnaît le "martyr"), mais il a à peu près la même ambiguïté.

Il n'est pas inintéressant de noter que cette "racine" hébraïque `wd semble avoir un sens de répétition et de durée, puisqu'en dérive aussi l'adverbe `wd vocalisé `ôd, "encore" (aussi bien pour ce qui se produit encore = à nouveau, again, que pour ce qui est "encore" là, still, ou négativement "pas encore", not yet). Le "témoin" (`d vocalisé `ed) est aussi, "subjectivement", celui qui répète, rap-porte, ra-conte, re-présente ou re-produit ce qu'il a vu et entendu (qu'il faille au moins deux témoins s'inscrit dans la même logique de confirmation ou de corroboration par réitération); ou, "objectivement", les traces, preuves ou indices du passé qui sont encore là et qui à leur façon répètent ou racontent les faits, d'autant plus sûrement qu'ils sont nombreux et convergents.
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MessageSujet: Re: témoins   Mer 06 Déc 2017, 11:35

Que penser de l'analyse de R.FRANTZ dans son livre "A la recherche ... " :

Charles Taze Russell, s'est opposé à l'adoption d'un quelconque nom distinctif, car il considérait cela comme une forme de sectarisme. La Tour de garde d'avril 1882 (les pages 7, Cool traitant du sujet, cita avec approbation ces mots de John Bunyan, que l'on trouve dans son célèbre livre la Marche du Pèlerin :

"Comme vous voudriez savoir par quel nom je me distinguerais des autres, je vous dirais que je suis et espère être un chrétien; et choisirais, si Dieu m’en juge digne, d'être appelé un chrétien, un croyant, ou par un autre nom qui soit approuvé par le Saint-Esprit. Et quant à ces titres factieux (ou secte) les Anabaptistes, les Presbytérien, les Indépendants, ou leurs semblables, je conclus qu'ils ne sont venus ni d'Antioche, ni de Jérusalem, mais de l'Enfer et de Babylone, car ils provoquent des divisions; vous pouvez les reconnaître à leurs fruits."
(...)
Pourtant, la lecture de ces passages ne révèle en aucune façon que Dieu ait eu pour dessein de voir ses paroles utilisées afin de constituer un nom caractéristique porté par les Chrétiens 2 600 ans plus tard. Ésaïe 43:10-12 est le texte principal utilisé par l'organisation pour justifier le choix de son nom. Ces versets pourtant, présentent simplement la scène d’une cour de justice figurée, dans laquelle toutes les nations sont réunies et devant laquelle les Israélites sont appelés par Dieu pour rendre témoignage à Sa puissance salutaire qu'il utilisa en leur faveur. Pourquoi alors, en dehors de toutes les déclarations de Dieu concernant la nation d'Israël, ces mots devraient-ils devenir “le nom avec lequel le Seigneur Dieu s’est appelé par sa propre bouche” et devrait être donné aux Chrétiens aujourd'hui ?

Dans Actes 11:26, nous lisons que “ce fut d’abord à Antioche que les disciples furent appelés chrétiens,” C'était le nom par lequel ils étaient connus et qu'eux-mêmes utilisaient, comme le montre les textes d'Actes 26:28 et 1 Pierre 4:16. La Traduction du monde nouveau rends même Actes 11 :26 par “ce fut d’abord à Antioche que les disciples furent par une providence divine appelés chrétiens.” Si cette traduction est exacte ou non, la question est de quel droit un homme ou un groupe d'hommes décident d'adopter un nom autre que celui utilisé par les Chrétiens du premier siècle ? Où trouve-ton l'autorisation de Dieu ou sa direction pour faire cela ? Parmi les dernières paroles que le Fils de Dieu dit sur terre à ses disciples, on trouve ce commandement :

"Vous serez mes témoins non seulement à Jérusalem, mais aussi dans toute la Judée et la Samarie, et jusque dans la région la plus lointaine de la terre."

De quel droit, alors, des hommes qui proclament être des disciples marchant dans les traces du Fils de Dieu, choisissent-ils un nom qui ne témoigne pas même du Christ ? Comment justifient-ils le choix d'un nom qui vient environ 700 ans avant son apparition comme Messie, par des paroles adressées au peuple juif sous l'Alliance de la Loi ?
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