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 litanies de la négation

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Narkissos

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MessageSujet: litanies de la négation   Jeu 19 Oct 2017, 17:23

Tout cela je l'ai donné à mon cœur (= j'y ai réfléchi) et je l'ai approfondi:
les justes, les sages et leurs œuvres sont dans la main du dieu;
même de l'amour et de la haine, l'homme ne connaît rien
de tout ce qui est devant eux, tout
[est vanité, d'après les versions anciennes], car il y a un même destin pour tous,
pour le juste et pour le méchant, pour le bon [et le mauvais], pour le pur et l'impur,
pour celui qui sacrifie et pour celui qui ne sacrifie pas,
pour le bon comme pour le pécheur, pour celui qui prête serment comme pour celui qui craint de prêter serment.
C'est le mal de tout ce qui se fait sous le soleil, qu'il y a un même destin pour tous.
Et même le cœur des fils des hommes est plein de mal, il y a de la folie dans leur cœur [et] dans leur vie, et après, chez les morts.
Pourtant, pour quiconque est élu
[ou: associé] avec tous les vivants, il y a de la confiance,
car un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort.
Les vivants, en effet, savent qu'ils mourront, mais les morts ne savent rien,
il n'y a pas pour eux de récompense, puisque leur souvenir même est oublié;
leur amour, leur haine et leur jalousie ont déjà péri,
ils n'auront plus jamais part à ce qui se fait sous le soleil.
Va, mange ton pain avec joie et bois ton vin de bon cœur,
car déjà le dieu a pris plaisir à tes œuvres.
Que tes vêtements soient blancs tous les jours de ta vie,
et ne lésine pas sur les parfums pour ta tête.
Vois la vie avec la femme que tu aimes, tous les jours de ta vie de vanité
qui te sont donnés sous le soleil, tous les jours de vanité,
car telle est ta part dans ta vie et dans ta peine, tant que tu peines sous le soleil.
Tout ce que ta main trouve à faire, fais-le avec ta force,
car il n'y a plus d'action ni d'intelligence, ni de connaissance, ni de sagesse dans le she'ol,
où tu vas.

Qohéleth (Ecclésiaste) 9,1ss.

C'est un lointain détour qui me ramène à ce passage plus que familier: en revoyant le film L'homme sans âge (Youth Without Youth, 2007) de Francis Ford Coppola d'après Mircea Eliade, j'ai remarqué une nouvelle fois mon émotion devant ces "litanies de la négation" typiques d'un certain bouddhisme (surtout mahâyâna, si j'ai bien compris) -- émotion que j'avais déjà ressentie dans d'autres œuvres cinématographiques qui m'ont par ailleurs laissé un souvenir mitigé, comme Little Buddha de Bertolucci.

J'en retrouve une, au hasard, par écrit, pour faire voir de quoi je parle:
Citation :
Ô Çâripoutra, dans ce monde, la forme est le vide et le vide est la forme. La forme et le vide ne sont pas distincts. Là où il y a la forme, il y a le vide, là où est le vide, il y a la forme. Il en est de même des sensations, des idées, des volitions et de la conscience. C'est pourquoi tous les éléments ont le caractère du vide. Ils ne naissent ni n'avortent, ne sont purs ni impurs, n'augmentent ni ne diminuent. Dans le vide, il n'y a ni forme, ni sensations, ni volitions, ni conscience. Il n'y a ni yeux, ni oreilles, ni nez, ni langue, ni corps, ni esprit. Il n'y a ni vue, ni odorat, ni goût, ni toucher, ni aucun phénomène spirituel; ni connaissance, ni ignorance, ni cessation de l'ignorance; ni vieillesse ni mort, ni cessation de la vieillesse ni de la mort; ni douleur, ni misère, ni obstacle, ni chemin; ni connaissance ni obtention de la connaissance.
(Prajnâpâramitâbridayasûtra -- ça ne s'invente pas.)

Eh bien, curieusement, c'est ce genre de liste négative (ni... ni...) qui m'a rappelé Qohéleth, quoique de façon toute formelle, puisque ça ne parle pas de la même chose ni sur le même ton. S'il y a une analogie "idéologique" entre Qohéleth et le bouddhisme, elle est très lointaine et indirecte, quoique pas totalement invraisemblable (affinité probable de son "proto-sadducéisme" à l'épicurisme grec et de celui-ci au bouddhisme). Mais indépendamment de tout "contenu" et de tout "message" particulier je trouve un même effet berçant, anesthésique, à ces séries de négations qui sont d'un côté désespérantes et de l'autre apaisantes, consolantes ou rassérénantes.

Cf. aussi, chez Paul qu'on ne peut guère soupçonner de sympathie pour Qohéleth (quoiqu'il ne soit pas non plus sans analogie profonde avec l'épicurisme et le bouddhisme, comme l'a compris Nietzsche), Romains 8,38s.

Pour revenir à Qohéleth (et aux sadducéens régulièrement dézingués par le pharisaïsme et le judaïsme rabbinique, sous le sobriquet d'"épicuriens" entre autres -- quoique les rabbins aient "canonisé" le livre et les chrétiens aussi, alors qu'il n'est quasiment pas cité dans le NT), tout le secret de sa "piété" incomprise, au point de passer pour une "impiété", tient peut-être dans ce goût de la négation: qui ne se contente pas de rejeter des "nouveautés" religieuses d'inspiration perse ou grecque au nom d'un conservatisme formel -- pas d'au-delà ni de "messie" ni de "monde à venir", pas d'âme immortelle, ni de résurrection, ni de jugement dernier -- mais approfondit aussi ce qu'il y avait de partiellement négatif dans la tradition israélite: pas non plus de rétribution immanente, ni de providence qui garantirait quelque avantage aux "justes"; le she'ol, le "séjour des morts" souterrain, qui n'était pas conçu comme "rien" devient vraiment "rien". De ce "nihilisme" apparent résulte une endurance sans concession ni subterfuge de la "réalité" face à un dieu inconnaissable; ce qui pourrait bien être la forme de "piété" la plus sobre et la plus lucide.
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Jeu 19 Oct 2017, 21:14

Ce sujet est intéressant je vais imprimer ton message pour revenir plus tard...
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Narkissos

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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Ven 20 Oct 2017, 10:52

J'ai interrompu un peu au hasard ma citation de Qohéleth 9, mais aussitôt après il y a une autre liste négative, de "contrariétés" de la vie cette fois (v. 11: la course n'est pas aux plus rapides, etc.); de proche en proche, on peut remarquer des structures et des effets analogues dans de nombreux passages du livre, p. ex. la grande liste affirmative des "contraires" du chapitre 3 (un temps pour tout, naître et mourir, etc.).

Le rapport de la négation à la contradiction me fait d'ailleurs penser que dans le film de Coppola il y avait aussi une référence au "tétralemme" logique (A, non-A, A et non-A, ni A ni non-A), très développé dans certaines branches du mahâyâna (voir p. ex. ici) -- dont je m'aperçois que j'ai moi-même employé (là) une structure similaire il y a quelques jours, sans penser un instant à quoi que ce soit d'"oriental".

Sur la question du rapport entre un certain "monothéisme" et un certain "nihilisme", sous l'angle d'une "piété" qui se refuse à tirer de "Dieu" le moindre avantage, la moindre utilité matérielle ou spirituelle, intellectuelle ou imaginaire (réussite, salut, mais aussi connaissance, de révélation ou même de sagesse), voir aussi ici. On peut aussi voir dans cette perspective le leitmotiv de Qohéleth, ma yithrôn, "qu'est-ce qui reste ?" (quel avantage, quel profit, quel bénéfice, quel intérêt, à quoi ça sert, à quoi bon ? -- la réponse sous-entendue étant toujours: [à] rien): de ce désintéressement de l'intérêt même, puisque rien n'en reste ni n'en revient à rien ni à personne, reste, précisément, le face-à-face obscur et éclatant du "dieu" et du "monde" (le "tout").
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Ven 20 Oct 2017, 12:06

Citation :
Pour revenir à Qohéleth (et aux sadducéens régulièrement dézingués par le pharisaïsme et le judaïsme rabbinique, sous le sobriquet d'"épicuriens" entre autres, quoique les rabbins aient "canonisé" le livre et que les chrétiens les aient suivis, alors que celui-ci n'est jamais cité formellement dans le NT), tout le secret de sa "piété" incomprise, au point de passer pour une "impiété", tient peut-être dans ce goût de la négation: qui ne se contente pas de rejeter des "nouveautés" religieuses d'inspiration perse ou grecque au nom d'un conservatisme formel -- pas d'au-delà ni de "messie" ni de "monde à venir", pas d'âme immortelle, ni de résurrection, ni de jugement dernier -- mais approfondit aussi ce qu'il y avait de partiellement négatif dans la tradition israélite: pas non plus de rétribution immanente, ni de providence qui garantirait quelque avantage aux "justes"; le she'ol, le "séjour des morts" souterrain, qui n'était pas conçu comme "rien" devient vraiment "rien". De ce "nihilisme" apparent résulte une endurance sans concession ni subterfuge de la "réalité" face à un dieu inconnaissable; ce qui pourrait bien être la forme de "piété" la plus sobre et la plus lucide.

Je réalise que le Qohéleth ne fait pas reposer son analyse sur la tradition ou la sagesse écrite ou orale du judaïsme, puisqu'il fait la promotion de l'expérience individuelle et de la réflexion personnelle, en effet il commence souvent sa réflexion par "J'ai vu" et emploie souvent le "je". On observe également que le Qohéleth ne parle pas au nom de son Dieu ou sous l'impulsion d'une révélation divine, il rapporte son expérience de la vie et ses observations. La parole humaine qui remet en cause la parole de Dieu, en décrédibilisant la sagesse "biblique". On a le sentiment que le Qohéleth remet en cause les prêtres (pour le pur et l'impur, pour celui qui sacrifie et pour celui qui ne sacrifie pas), les gardiens de la morale (pour le bon comme pour le pécheur) et les prophètes (pour celui qui prête serment comme pour celui qui craint de prêter serment).
Le plus remarquable, c'est que le Qohéleth nie qu'une vie morale, de discipline et de persévérance garantisse la bénédiction divine, à rebours du reste de la Bible.
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Ven 20 Oct 2017, 12:49

A vrai dire, préférer l'observation et la réflexion à la révélation, c'est le principe même de toute la "sagesse" (déjà celle des Proverbes) -- qui conditionne l'antagonisme constant des "prophètes" et des "sages": une différence de "méthode" en somme, mais radicale. Ce n'est donc pas ça qui distingue Qohéleth des autres "sages", mais bien le contenu (plus "négatif") de sa "sagesse" -- comme les répliques de Job, dans une tout autre tonalité, sont un réquisitoire sapiential contre une certaine "sagesse" traditionnelle, mais qui ne s'en situe pas moins sur le terrain de la "sagesse" (les discours conclusifs du Yhwh ex machina, si je puis dire, sont un peu une exception à la règle de la sagesse qui se refuse d'ordinaire à faire parler les dieux comme le font les prophètes, ou différemment les prêtres; mais une exception qui confirme la règle, puisque aussi bien Yhwh n'y révèle rien, rien de relatif en tout cas aux débats antérieurs: il ne fait que mon[s]trer l'évidence du monde et de ses phénomènes, qui est précisément le champ de la sagesse).

Il y a bien une tradition et des traditions de sagesse: la sagesse se transmet, s'enseigne des "pères" (et quelquefois des "mères") aux fils (et aux filles ?), au sens propre ou figuré, comme un savoir qui est à la fois un savoir-faire et un savoir-penser (savoir-observer et savoir-réfléchir); indissociable, donc, de l'expérience et d'un partage d'expériences. Si Qohéleth ne se réfère à aucune tradition, c'est aussi parce que la fiction qui l'identifie implicitement à Salomon, le père ou patron des sages, le place en amont de toute tradition. Mais l'effet de "nouveauté" ou d'"originalité" qu'il nous fait est aussi une question de perspective: dans le cadre de "la Bible" ou même de "l'Ancien Testament", dominé par un prophétisme moralisant qui influence même les écrits sapientiaux ou sacerdotaux, il est très seul et peut donc paraître "révolutionnaire". Mais sur le fond de la sagesse antique en général (égyptienne ou mésopotamienne) il ne détonne absolument pas. Ce qu'on peut appeler un pessimisme épistémologique et moral -- l'idée que la volonté des dieux est inconnaissable, que l'ordre du monde est incompréhensible ou au moins non réductible à l'idée d'une justice distributive et rétributive qui rendrait à chacun son "dû" -- est plutôt la règle du genre que son exception.

Je ne pense pas, par ailleurs, que Qohéleth remette en cause les prêtres -- les sadducéens sont l'aristocratie sacerdotale par excellence. C'est particulièrement clair au chapitre 5. Par contre il se refuse à articuler le culte à une logique morale (comme le faisaient les Prophètes) ou utilitaire. Faire remarquer que le culte ne sert à rien ne revient pas à le rejeter, surtout dans une "sagesse" générale où rien ne sert à rien. C'est au contraire l'installer dans une gratuité qui est en quelque sorte dans le droit sens du non-sens: conforme à la "vanité" des choses en même temps qu'à un dieu inconnaissable, et par là même inexploitable.


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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Ven 20 Oct 2017, 13:58

Citation :
Je ne pense pas, par ailleurs, que Qohéleth remette en cause les prêtres -- les sadducéens sont l'aristocratie sacerdotale par excellence. C'est particulièrement clair au chapitre 5. Par contre il se refuse à articuler le culte à une logique morale (comme le faisaient les Prophètes) ou utilitaire. Faire remarquer que le culte ne sert à rien ne revient pas à le rejeter, surtout dans une "sagesse" générale où rien ne sert à rien. C'est au contraire l'installer dans une gratuité qui est en quelque sorte dans le droit sens du non-sens: conforme à la "vanité" des choses en même temps qu'à un dieu inconnaissable, et par là même inexploitable.

"rien ne sert à rien"

Le Qohéleth souligne qu'il ne sert à rien de faire des projet et l'inutilité de faire des desseins :

"car tous sont à la merci des temps et des circonstances (...) L'être humain ne connaît pas plus son temps que les poissons qui sont pris au filet, pour leur malheur, ou que les oiseaux qui sont pris au piège ; comme eux, les humains sont attrapés à l'heure néfaste qui s'abat sur eux à l'improviste." (9,11-12)

La réussite d'une vie est comparable à une loterie et dépend des faits du hasard et non d'une vie vertueuse. L'être humain est impuissant devant le hasard de la vie et il ne peut pas maitriser l'avenir. L'homme n'est-il pas pris au piège du plan divin qui prédestine la vie des humains ?
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Ven 20 Oct 2017, 14:39

@ free:

J'ai rajouté un paragraphe (le deuxième) à mon post précédent avant de lire le tien, parce que je me suis rendu compte après coup que je n'avais pas répondu à tes remarques antérieures sur la "tradition" sapientiale.

"Rien ne sert à rien" n'est évidemment pas une invitation à ne rien faire (ce ne serait pas "sage" non plus), mais plutôt à jouer un jeu d'incertitude (p. ex., diversifier ses activités, parce qu'on ne sait pas ce qui va marcher ou pas, cf. 11,1-6; cf. ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier), sans non plus prêter à ce jeu plus d'importance qu'il n'en a, car en définitive, à l'échelle de l'individu au moins il n'y aura pas de "reste", tout sera "perdu" -- ce qui relativise "l'importance" des gains et des pertes. En ce sens Qohéleth approfondit aussi un certain "individualisme" et le désespoir qui l'accompagne, par rapport à une tradition sapientiale plus ancienne qui comptait plus, justement, sur la tradition et l'héritage. Les remarques amères à ce sujet (qui sait si mes héritiers seront sages ou stupides ? 2,18ss; 6,12; 8,7; 10,14) sont, elles, relativement "nouvelles" par rapport à la tradition sapientiale d'une plus haute Antiquité.
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Ven 20 Oct 2017, 14:56

Narkissos,

Comme tu l'as souligné, le Qohéleth utilise de nombreuses fois des négations mais cela ne signifie pas qu'il est négatif, mais plutôt réaliste, il pose un regard lucide sur la vie :

"Ce qui a été, c'est ce qui sera ; ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera : il n'y a rien de nouveau sous le soleil.Y a-t-il une chose dont on dise : Regarde, c'est nouveau ! — elle était déjà là bien avant nous."(1,9-10)

L'expression, "il n'y a rien de nouveau sous le soleil" exprime la négation absolue. Le Qohéleth nie toutes formes de nouveautés. Cette façon de voir la vie souligne le contraste qu'il y a, avec les prophètes, qui annoncent la nouveauté ou le renouveau :

 "Je fais du nouveau, dès maintenant cela germe ; ne le savez-vous pas ?"(Is 43,19)

Pour le Qohéleth, le salut semble être une impossibilité, "Une génération s'en va, une génération vient, et la terre subsiste toujours"(1,4).


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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Ven 20 Oct 2017, 15:09

En effet, l'avenir est inconnu (cf. les références de mon post précédent) comme le passé est oublié (1,11; 2,16 etc.). On ne peut pas faire plus contraire au "prophétisme", surtout quand celui-ci ne se contente plus de livrer au présent une "parole de dieu" mais se mêle d'annoncer l'avenir et même de réécrire le passé (pour rappel, dans la tradition juive nos livres "historiques", à partir de Josué, sont des livres "prophétiques", les "Premiers Prophètes").
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Ven 20 Oct 2017, 15:44

Citation :
Je ne pense pas, par ailleurs, que Qohéleth remette en cause les prêtres -- les sadducéens sont l'aristocratie sacerdotale par excellence. C'est particulièrement clair au chapitre 5. Par contre il se refuse à articuler le culte à une logique morale (comme le faisaient les Prophètes) ou utilitaire. Faire remarquer que le culte ne sert à rien ne revient pas à le rejeter, surtout dans une "sagesse" générale où rien ne sert à rien. C'est au contraire l'installer dans une gratuité qui est en quelque sorte dans le droit sens du non-sens: conforme à la "vanité" des choses en même temps qu'à un dieu inconnaissable, et par là même inexploitable.



Qohélet est pour nous le témoin de cette démoralisation d'un Juif traditionnel auquel la nouvelle culture, celle des Grecs, n'offre que les modestes conclusions de l'expérience quotidienne. Son agnosticisme à l'égard de toute destinée dépassant la mort l'amène à se conduire selon un bon sens ennemi de tout excès : « J'ai tout vu, en ma vie de vanité : le juste périr dans sa justice et l'impie survivre dans son impiété. Ne sois pas juste à l'excès et ne te fais pas trop sage, pourquoi te détruirais-tu ? Ne te fais pas méchant à l'excès et ne sois pas insensé, pourquoi mourir avant ton temps ? » (7, 15-17.)

 Il faut cependant noter que, dans ce courant agnostique qui aboutira aux Sadducéens, une spiritualité du service de Dieu entièrement gratuit a fleuri sur les lèvres d'Antigone de Sokho, vers 180, soit peu après Qohélet. Il disait : « Ne soyez pas comme des esclaves qui servent le maître dans la perspective d'en recevoir quelque chose. Mais soyez comme des esclaves qui servent le maître sans la perspective d'en recevoir quelque chose » (Mishna Abôt I, 3). Ce service de Dieu totalement désintéressé laissera une trace profonde et admirative dans le souvenir de ceux-là même — les Pharisiens — qui croiront le plus fermement à la résurrection des morts, et l'on s'interrogera longtemps dans les écoles rabbiniques en se demandant si Abraham et Job ont servi Dieu par amour... ou par crainte.

http://www.aasm.ch/pages/echos/ESM079026.pdf
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Ven 20 Oct 2017, 16:13

Excellent -- et je suis particulièrement ému de lire ça sous la plume de Dominique Barthélemy qui fut un très grand maître de la critique textuelle de l'AT.

Je n'y mettrais qu'un bémol: la "nouvelle culture" hellénistique ne faisait là que prolonger ou renouveler un "pessimisme sapiential" immémorial au Proche-Orient (cf. supra 11 h 49, § 2), par rapport auquel le "prophétisme" biblique avait lui-même été une relative "nouveauté"; et de cette longue tradition les milieux sacerdotaux étaient les porteurs les plus naturels, eux qui assuraient une certaine continuité du rite à travers les époques successives.

C'est le paradoxe du prêtre (et en disant cela je me demande si je parle du ou des auteurs de Qohéleth ou de Barthélemy !): il est au cœur du "système" religieux et le plus étranger à ses altérations les plus apparentes, vues de l'extérieur, et aussi à tout ce qui distingue superficiellement un "système" d'un autre: le prêtre d'avant ou d'après l'hellénisme, d'avant ou d'après l'exil, d'avant ou d'après Josias, prétendument sadducéen, hasmonéen, çadoqite, aaronide, lévitique ou cananéen (comme Melkiçédeq), égyptien, babylonien, perse, grec ou romain, prêtre de Yahvé, de Baal, de Zeus, de Mardouk, d'Osiris, prêtre chrétien catholique ou orthodoxe, c'est toujours un prêtre, qui fait sensiblement le même "métier" ou "ministère", qui accomplit les mêmes gestes, prononce les mêmes paroles rituelles et se trouve paradoxalement le moins affecté par les différences des temps et des lieux, des religions et des théologies. Le plus "universel" sous l'apparence contraire de la particularité maximale, le plus facilement "traductible" d'un système à l'autre. Que de son point de vue il n'y ait jamais grand-chose de "nouveau" sous le soleil, que s'il est tant soit peu "philosophe" il soit enclin à une philosophie de l'indifférence, à commencer par l'indifférence à tout ce qui s'agite autour de lui, en un mot à "l'histoire" ou en un autre à "l'idéologie", c'est au fond assez logique.


Dernière édition par Narkissos le Ven 20 Oct 2017, 20:52, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Ven 20 Oct 2017, 20:51

Merci, Narkissos, Free, pour ces échanges de qualités.

Le texte cité dans le premier message de ce sujet est remarquable, car je le regarde avec des yeux nouveaux et cela m'interpelle de ne pas retrouver ce qui m'avait été enseigné comme preuve de la mortalité de l'âme alors que le texte décrit simplement la vie du vivant l'encourageant de vivre maintenant, sans attendre car il ne peut plus jouer le passé et n'a que peu voire pas de pouvoirs sur les évènements du futur.

Ce n'est pas un rejet de la vie ni une fuite en avant, c'est simplement la constatation que la vie vaut la peine d'être vécue pour ce qu'elle est sans qu'il soit nécessaire d'imaginer une quelconque suite préparée pour ceux et celles suivant les déclaration d'une divinité.
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Ven 20 Oct 2017, 20:52

J'ai apprécié également les références aux textes du bouddhisme mahayana
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Ven 20 Oct 2017, 22:12

Merci aussi à toi lct.

A mon sens, les TdJ n'interprètent pas trop mal ce passage (en tout cas par rapport à ce qu'ils sont capables de faire d'autres textes, qui les arrangent moins !): le problème, c'est d'une part qu'ils généralisent abusivement à l'ensemble de "la Bible" la vision hyper-négative de la mort chez Qohéleth (par "négative" je n'entends pas "mauvaise", mais simplement: qui nie ou dénie, ni... ni..., tout "contenu positif" à la mort); d'autre part et surtout, qu'ils la combinent avec l'opinion opposée du pharisaïsme et des principaux christianismes sur la "résurrection", à laquelle Qohéleth comme les sadducéens ne croit manifestement pas, tandis que ceux qui y croient, pharisiens ou chrétiens, croient aussi à la survie sinon à l'immortalité de "l'âme". Bref, on arrive à une doctrine hybride qui mélange des croyances historiquement antagonistes sans correspondre vraiment à aucune d'entre elles.

Qohéleth ne dirait sans doute pas que "la vie vaut la peine d'être vécue", puisque pour lui il vaut mieux être mort que vivant (c'est un pas de plus que Thalès pour qui ça ne faisait aucune différence) et que l'idéal serait encore de ne pas être né (4,2s; 10,1ss). Cette dernière option n'étant plus accessible aux vivants, par définition, autant pour ces derniers profiter de la vie le mieux possible, modestement (ce goût de la voie moyenne, sans excès d'ascétisme ni abus contraire, 7,16ss, rappelle en effet fortement l'épicurisme et le bouddhisme -- la fameuse "voie du milieu" -- encore que pour Qohéleth le "milieu" soit visiblement moins frugal que pour Epicure ou Bouddha).

Voir éventuellement ici, là ou là.

Et ici un "ni... ni..." de sens apparemment contraire qui produit pourtant sensiblement le même effet...
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Sam 21 Oct 2017, 10:06

A propos de litanies de la négation je me suis demandé si Paul avait pensé à Quohéleth lorsqu'il a écrit les passages suivants de la lettre aux Romains chap. 8 versets 38 et 39 :

38 Car je suis convaincu que ni mort ni vie, ni anges ni gouvernements, ni choses présentes ni choses à venir, ni puissances, 39 ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre création ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Christ Jésus notre Seigneur. (Traduction du monde nouveau)
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Sam 21 Oct 2017, 11:38

A bien des égards, Paul est aux antipodes de Qohéleth: il croit à un au-delà de la mort, à une résurrection (même si elle n'est pas "de la chair"), à une nouveauté (donc à une sorte de "progrès historique"), à une révélation... et à la foi, pour commencer.

Je ne pense pas, bien sûr, qu'une structure aussi courante que le ni... ni... requière d'un texte à l'autre une influence ou une référence effective: elle se reproduit pour ainsi dire toute seule, et c'est après coup qu'on remarque, le cas échéant, l'analogie formelle -- et peut-être fonctionnelle, mais pas forcément consciente pour autant: qui dit "ni... ni..." fait le vide (autour) d'un signifiant, en écartant ou en balayant tour à tour, une par une ou deux par deux, l'ensemble de ses significations, connotations ou associations diverses et notamment contraires.

On peut néanmoins noter une des rares réminiscences plausibles de Qohéleth en Romains 8,20, la création soumise à la vanité (futilité, etc.; c'est en tout cas le même mot, mataiotès, que dans la traduction grecque de Qohéleth, 1,2 etc.). Et peut-être une bribe de citation après tout, confondue avec le psaume 14 ou 53, de Qohéleth 7,20 en Romains 3,7ss, où c'est Qohéleth (toujours en version grecque) qui fournirait le mot-clé de  l'argumentation paulinienne: pas de juste, dikaios. ("Fournir" au sens du "fournisseur du roi": la thématique de la "justice" et de la "justification" dans l'épître aux Romains ne dépend évidemment pas de Qohéleth, mais celui-ci, en l'occurrence, la "sert" parmi beaucoup d'autres textes "fournisseurs".)

Au passage, une autre différence importante entre Qohéleth et Paul (et le NT et le christianisme en général, et aussi une tendance similaire dans le judaïsme phariséo-rabbinique contemporain) c'est que chez celui-là "l'amour" est toujours couplé à "la haine", que ce soit sous forme négative (ni amour ni haine, ci-dessus 9,1.6) ou positive (3,8, dans la distribution générale ou cyclique des "temps" antagonistes: un temps pour aimer et un temps pour haïr). Rien de tel chez lui qu'un "amour" absolu, universel, inconditionnel, voire déifié (et ainsi vidé de tout sens déterminé faute de contraire qui tienne, c.-à-d. qui lui résiste). "L'amour" reste solidement défini par le vis-à-vis de "la haine", dans leur apparition différenciée comme dans leur disparition commune. Il y a là, peut-être encore plus que dans le rejet des espérances eschatologiques, de quoi mettre un peu de plomb dans la cervelle (ou dans le "cœur") de l'idéalisme chrétien et post-chrétien de "l'amour".
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Lun 23 Oct 2017, 12:02

Le Qohéleth semble incarner de nombreuses pensées ou visions de la vie, tantôt il apparait comme un agnostique fataliste, on ne peut pas connaitre Dieu et l'avenir : 

"Tout ce qu'il a fait est beau en son temps ; aussi il a mis la durée dans leur cœur, sans que l'être humain puisse trouver l'œuvre que Dieu a faite depuis le commencement jusqu'à la fin." (3,11)

Par moment, il semble même nier Dieu, puisque , selon lui, Dieu ne fait aucune différence entre le sage et l'insensé, donc un Dieu lointain et qui ne se préoccupe pas du sort des humains :

"Je me suis dit : Le sort de l'homme stupide m'attend, moi aussi ; pourquoi aurai-je alors montré, moi, davantage de sagesse ? Et je me suis dit que c'est là encore une futilité." (2,15)


Une autre facette du Qohéleth, il n' pas de morale particulière :

Ne sois pas juste à l'excès et ne te montre pas trop sage : pourquoi te détruirais-tu ? (7,16)
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Lun 23 Oct 2017, 12:37

Qohéleth ne nie jamais "Dieu" -- il dit en hébreu ha-'elohim, avec article, ce qui signifie aussi bien "les dieux" que "le dieu", seule la syntaxe (accord du verbe ou de l'adjectif au singulier ou au pluriel) indiquant, le cas échéant, le nombre (p. ex., dans l'extrait cité au début de ce fil, on pourrait aussi bien traduire "dans la main des dieux", faute de complément; mais on ne peut pas traduire autrement "le dieu a pris plaisir"). Cet usage coïncide largement avec celui de la philosophie grecque (ho theos = "le dieu", qui tantôt s'identifie à Zeus et tantôt fonctionne comme une simple abstraction ou récapitulation personnalisée du "divin", ho theios).

Le mot "agnostique" serait très juste s'il ne risquait pas d'être pris dans son acception la plus courante aujourd'hui, celui d'un doute portant sur "l'existence de Dieu" en référence implicite ou explicite au "Dieu" des traditions monothéistes. Cela ne vient même pas en question chez Qohéleth, "le dieu" est simplement postulé comme vis-à-vis du "monde", du "tout" (ha-kôl) -- mais un vis-à-vis inconnu et inconnaissable, lointain en effet, comme cela est rappelé jusque dans le contexte cultuel de 5,2 (point de vue du prêtre, quoique "philosophe"). Cela implique une "allergie" à la révélation "prophétique" qui correspond encore à la doctrine sadducéenne, réputée s'en tenir à la Torah (bien que la Torah elle-même soit infestée de "prophétisme" qui mêle un point de vue moral au point de vue rituel).

Sous cette réserve, l'"agnosticisme" de Qohéleth est bien l'un de ses traits les plus constants (nul ne sait/connaît, qui sait/connaît, etc.); il se structure quelquefois sur le mode binaire de l'alternative hypothétique (on ne sait pas, qui sait si A ou B, p. ex. 2,19; 3,21; 11,6), mais ce n'est surtout pas une invitation à trancher aveuglément, à décider comme si on savait ou en faisant semblant de savoir; plutôt à endurer lucidement l'ignorance et à décider, s'il faut décider, sans savoir.

"Fataliste" à coup sûr, encore que ça n'exclue pas des recommandations pratiques, de "bon sens", liées à une certaine logique de la "cause" et de l'"effet", avec ou sans le concours du ou des dieux. Comme dans toute "sagesse" antique d'ailleurs.

En revanche, je ne dirais pas qu'"il n'a pas de morale particulière": la "voie du milieu" ("moyenne" ou "médiocre", cf. à nouveau l'épicurisme et le bouddhisme) est bien une "morale particulière", même si elle déçoit le goût de l'absolu en morale, et peut-être plus encore le désir (philosophique de Platon à Kant au moins, religieux depuis toujours) de fonder une morale sur un absolu. "La morale" de Qohéleth n'est rien d'autre qu'un optimalisme empirique, pragmatique et statistique, une façon d'essayer d'éviter autant que possible les emmerdements, d'être aussi heureux que possible dans le malheur général et inéluctable, sans garantie de résultat.

[Il ne fait pas de doute que la présence de ce petit livre dans "la Bible" juive ou chrétienne est un caillou dans la chaussure de tous les optimismes dogmatiques -- d'autant plus sensible que, contrairement à Job par exemple, il n'est pas difficile à lire ni à comprendre. Du coup il plaît aux "agnostiques" au sens moderne, moyennant quelques contresens d'ailleurs pas très graves; il est même une des rares occasions bibliques de respirer pour des natures peu religieuses égarées dans une religion. Mais, à l'autre bout du spectre si l'on peut dire, il est aussi fort prisé des théologiens profonds, ceux qui entendent la "révélation" tout autrement que comme une dénégation (de) ou une exception à l'incognoscibilité (ou inconnaissabilité) de "Dieu". Où l'agnosticisme rejoint la nescience ou la (plus ou moins) docte ignorance.]
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Lun 23 Oct 2017, 15:14

Pour le bouddhiste la voie du milieux représente le fait de ne pas tomber dans les extrêmes, par exemple:
ne pas faire de mal à son corps en pratiquant l'ascétisme, ni en se laissant aller dans trop d'excès

Ce qui est intéressant dans la comparaison du Qohéleth et le bouddhisme tient dans ces points communs autant que dans ces différences.

Sans doute notre époque n'est-elle pas la seule à être traversée par un courant d'idées identiques.
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Lun 23 Oct 2017, 15:50

Il me semble que l'idée fondamentale (et d'ailleurs très commune, surtout en "sagesse") de la modération est bien la même, mais que sa traduction "concrète" varie énormément en fonction des lieux et des milieux(!) concernés: le "curseur" n'est pas placé au même endroit tout en restant au "milieu" d'"excès" opposés (cf. supra 20.10 21 h 19). La "modération" d'un riche et d'un pauvre, par exemple, ça ne fait pas exactement le même repas; sur les routes de l'Inde, dans un jardin d'Athènes ou dans un palais de Jérusalem...

A propos de l'"agnosticisme" de Qohéleth, j'ai oublié -- quoique j'y aie plusieurs fois pensé -- de nommer Pyrrhon et l'école dite "sceptique", dont le rapprochement, sur ce point précis, paraît encore plus pertinent. Chez Qohéleth aussi c'est la valeur même de la "connaissance" ("sagesse", etc.) qui est mise en question, cf. 1,13.17s; 2,15s.19ss; 6,5.8.11s; 7,23s; 8,16s; 10,14; 11,2.5ss (comme dans le récit de l'Eden, d'ailleurs); valeur relative tout au plus, quand et dans la mesure où elle est "utile" dans la vie (2,13s.26; 4,13; 5,1; 7,5.11s.16.19; 8,1.5; 9,13ss; 10,1ss.10.12.15). Mais quand elle disparaît avec la vie même (notre "ni... ni..." de départ) il n'y a rien à regretter.

Qohéleth ressemble aussi à Pyrrhon parce que sa critique de la connaissance ne se réfère -- c'est assez logique -- à aucune théorie physique, ontologique ou métaphysique; contrairement à l'épicurisme qui s'articule, tout en le modifiant, à l'atomisme de Démocrite; et peut-être aussi au bouddhisme qui dépend, au moins historiquement, de toute une théorie générale, en partie héritée de la religion indienne antérieure et en partie propre (samsâra, karma, etc.). En somme il ne donne rien à croire.
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Lun 23 Oct 2017, 20:51

Il est le fils de Plistarque1 et fut élève de Bryson, fils de Stilpon. Vivant dans la pauvreté, il reçut une formation de peintre, mais il était un artiste médiocre. Il fut l'élève d'Euclide de Mégare, puis d'Anaxarque qu'il suivit en Inde dans la campagne d'Asie d'Alexandre le Grand, en 334 av. J.-C.. Il y étudia avec les gymnosophistes (probablement des ascètes jaïns, qui respectent une doctrine de nécessaire pluralité de points de vue nommée « Anekantavada » qui a pu inspirer le scepticisme à venir, ou des ascètes shivaïtes, ces ordres religieux pratiquant une nudité liée au vœu de non-possession/aparigraha) ; et en Perse, où il fut instruit par les Mages. Ces informations sont bien sûr douteuses, et l'on trouve en fait ici le parcours idéal d'un philosophe.
À son retour à Élis, il mena une vie simple et régulière, indifférent et serein, avec sa sœur Philista en vendant des cochons de lait. Il aimait rester seul pour méditer. D'après Diogène Laërce, son égalité d'âme ne fut prise en défaut que deux fois : il s'enfuit devant un chien, et se mit en colère contre sa sœur.
On suppose qu'il était devenu agnostique et s'abstenait de donner son opinion sur tout sujet. Il niait qu'une chose fût bonne ou mauvaise, vraie ou fausse en soi. Il doutait de l'existence de toute chose, disait que nos actions étaient dictées par les habitudes et les conventions et n'admettait pas qu'une chose soit, en elle-même, plutôt ceci que cela. Son attitude semblait ainsi résignée et pessimiste ; il répétait souvent le vers d'Homère[réf. nécessaire] : « Les hommes sont semblables aux feuilles des arbres. »  Source Wikipedia

« Pyrrhon d'Elis n'a laissé aucun écrit, mais Timon, son disciple, dit que celui qui veut être heureux doit considérer ces trois points. Premièrement, quelle est la véritable nature des choses (ou que sont les choses en elles-mêmes) ? Deuxièmement, quelle doit être notre disposition d'âme relativement à elles ? Enfin, que résultera-t-il pour nous de ces dispositions ? Les choses sont toutes sans différence entre elles, également incertaines et indiscernables. Aussi nos sensations et nos jugements ne nous apprennent-ils ni le vrai ni le faux. Par suite, nous ne devons nous fier ni aux sens ni à la raison, mais demeurer sans opinion, sans incliner ni d'un côté ni de l'autre, impassibles. Quelle que soit la chose dont il s'agisse, nous dirons qu'il faut l'affirmer et la nier à la fois, ou bien qu'il ne faut ni l'affirmer ni la nier. Si nous sommes dans ces dispositions, dit Timon, nous atteindrons d'abord l'aphasie - c'est-à-dire que nous n'affirmerons rien - puis l'ataraxie (c'est-à-dire que nous ne connaîtrons aucun trouble. »

Décidemment ce sujet, malgré quelques déviations et peut-être à cause d'elles, se révèle une mine de renseignements et de prolongements inattendus.
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Lun 23 Oct 2017, 22:16

Un autre article intéressant (à mon avis) sur le "scepticisme" (pyrrhonien), et son rapport au bouddhisme, chez Nietzsche.

La figure pittoresque de Pyrrhon rappelle spontanément celle de Diogène (de Sinope, le "cynique") -- même Socrate a un côté histrion -- et pourtant bien des choses les opposent: s'il y a de part et d'autre un certain rejet de la "théorie", c'est pour des raisons (presque) contraires, "on ne peut pas savoir" vs. "la pensée théorique détourne de la vie"; et le "scepticisme" est aussi respectueux des conventions et convenances sociales (comme Qohéleth) que le "cynisme" est provocateur (comme, sous certains aspects, le "Jésus" des Synoptiques). Il est d'autant plus remarquable qu'avec le temps les différentes positions théoriques ou anti-théoriques, inconciliables en principe, débouchent sur une "pratique" ou une "éthique" similaire (modération plus ou moins frugale, dans le scepticisme, le cynisme, le stoïcisme, l'épicurisme et même le médio- ou néo-platonisme de l'époque hellénistique et romaine). L'idée que la théorie (y compris anti-théorique) vise à la pratique et que celle-ci justifie celle-là (cf. l'interprétation courante de "l'arbre et ses fruits") finit par constituer un "type du philosophe" connu et attendu (typique jusque dans sa dose d'originalité atypique) susceptible de justifier n'importe quelle philosophie, et par là même incapable d'en justifier aucune.

Pour revenir à mon thème initial -- ni... ni... ou l'exercice répétitif, monotone, alternatif et systématique de la négation qui berce, balance, fascine, apaise, endort ou hypnotise en faisant le vide, à l'image du balai qui écarte ou de l'aspirateur, vacuum cleaner, qui engloutit -- je serais tenté de répliquer à la fameuse formule de Leibniz, que j'aime bien d'ailleurs, 'les théories sont généralement vraies par ce qu'elles affirment et fausses par ce qu'elles nient', qu'elles sont surtout efficaces par ce qu'elles nient, et plus encore par leur façon de nier.
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Mar 24 Oct 2017, 12:55

Citation :
A propos de l'"agnosticisme" de Qohéleth, j'ai oublié -- quoique j'y aie plusieurs fois pensé -- de nommer Pyrrhon et l'école dite "sceptique", dont le rapprochement, sur ce point précis, paraît encore plus pertinent. Chez Qohéleth aussi c'est la valeur même de la "connaissance" ("sagesse", etc.) qui est mise en question, cf. 1,13.17s; 2,15s.19ss; 6,5.8.11s; 7,23s; 8,16s; 10,14; 11,2.5ss (comme dans le récit de l'Eden, d'ailleurs); valeur relative tout au plus, quand et dans la mesure où elle est "utile" dans la vie (2,13s.26; 4,13; 5,1; 7,5.11s.16.19; 8,1.5; 9,13ss; 10,1ss.10.12.15). Mais quand elle disparaît avec la vie même (notre "ni... ni..." de départ) il n'y a rien à regretter.







Le Qohéleth souligne qu'une "grande" sagesse apporte l'affliction et la douleur :

"j’ai eu à cœur de connaître la sagesse  et de connaître la folie et la sottise ;  j’ai connu que cela aussi, c’est poursuite de vent. Car en beaucoup de sagesse, il y a beaucoup d’affliction ;  qui augmente le savoir augmente la douleur." (1, 17-18)

Il est douloureux de rechercher la vérité sans parvenir à la posséder, interroger la connaissance en restant sans cesse insatisfait et ignorant,  le sage coure après une connaissance qui est inaccessible ou une illusion :

"J’ai eu à cœur de chercher et d’explorer par la sagesse  tout ce qui se fait sous le ciel.  C’est une occupation de malheur que Dieu a donnée  aux fils d’Adam pour qu’ils s’y appliquent." (1,13)

Le Qohéleth rend Dieu responsable de cette souffrance, puisqu'il affirme que c'est Dieu qui implanté dans le cœur de l'homme cette préoccupation qui envahit toute son l’existence et qui le rend malheureux. Dieu a fait un cadeau empoisonné à l'homme. C'est une attaque directe contre un Dieu, lointain et capricieux.
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Mar 24 Oct 2017, 13:50

Sur ce point le récit de l'Eden est plus fin et plus retors -- mais aussi moins "mono(pan)théiste": Yahvé n'a pas "donné" la connaissance à l'homme, il la lui a interdite et rendue désirable, de telle sorte que l'homo sapiens ne puisse reprocher sa douloureuse sapience à nul autre qu'à lui-même; mais ce qui peut se dire de Yahvé, non omniprésent ni omniscient ni omnipotent puisqu'il peut(!) s'absenter, ignorer et subir des événements qu'il ne contrôle pas, ne se dit pas du "dieu" lointain de Qohéleth, cause ultime et première de tout.

(Pour expliciter un peu mon point d'exclamation: l'aporie, logique, est celle de la "puissance" elle-même, qui se nie à la limite du "tout" = "omni-": qui peut tout ne peut plus ne pas pouvoir et bascule ainsi de la toute-puissance à l'impuissance, de l'omnipotence à l'impotence, par pur jeu de négation réitérée; sans compter toutes les incompossibilités systémiques à la Leibniz: si je peux faire des licornes roses ou bleues, je ne peux déjà pas les faire, à la fois, toutes exclusivement bleues et toutes exclusivement roses; derrière l'impossibilité logique, il y a l'irréversibilité de l'acte ou de l'histoire: dès qu'un "pouvoir" s'exerce il ne peut plus ne pas s'être exercé ainsi et pas autrement.)

Toutefois ce n'est pas parce que Qohéleth attribue la connaissance humaine (comme toute chose) à ce "dieu" qu'il lui en fait reproche, et encore moins comme d'un "caprice". Ce "dieu"-là (contrairement à un certain Yahvé, là encore), me semble tout aussi incapable de "caprice" que le "dieu des philosophes". Son "incognoscibilité" est essentielle et logique, structurelle et fonctionnelle, elle n'a rien à voir avec l'imprévisibilité d'un caprice (qui finit d'ailleurs, à force, par devenir assez prévisible).


Dernière édition par Narkissos le Mar 24 Oct 2017, 15:24, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: litanies de la négation   Mar 24 Oct 2017, 15:16

Citation :
Toutefois ce n'est pas parce que Qohéleth attribue la connaissance humaine (comme toute chose) à ce "dieu" qu'il lui en fait reproche, et encore moins comme d'un "caprice". Ce "dieu"-là (contrairement à un certain Yahvé, là encore), me semble tout aussi incapable de "caprice" que le "dieu des philosophes". Son "incognoscibilité" est structurelle et fonctionnelle, elle n'a rien à voir avec l'imprévisibilité d'un caprice (qui finit d'ailleurs, à force, par devenir assez prévisible).

Merci Narkissos pour ces explications.

Le texte de (1,15), m'interroge :

"J’ai vu toutes les œuvres qui se font sous le soleil ;  mais voici que tout est vanité et poursuite de vent.
Ce qui est courbé, on ne peut le redresserce qui fait défaut ne peut être compté."

Ce texte semble faire allusion, à un monde qui est "courbé" ou "tordu", structurellement. Ce monde que Dieu a produit, aucun sage ne peut le redresser ou le rendre meilleur, l'homme est incapable de redresser ce qui va de travers.

"Regarde l’œuvre de Dieu :  Qui donc pourra réparer ce qu’Il a courbé ? Au jour du bonheur, sois heureux,  et au jour du malheur, regarde :  celui-ci autant que celui-là, Dieu les a faits  de façon que l’homme ne puisse rien découvrir  de ce qui sera après lui." (7,14)

Le Qohéleth accepte ce monde que Deiu a créé, il ne lui demande pas de le modifier, mais il affirme que le sage ne peut rien y faire, tenter de redresser la situation est en pure perte.
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