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 savoir ce qu'on fait

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Narkissos

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MessageSujet: savoir ce qu'on fait   Ven 29 Juin 2018, 16:11

Par un chemin si compliqué que je ne saurais le retracer sans le réinventer, je repense à ce logion célèbre du Codex de Bèze (D), situé après Luc 6,4 (le v. 5 des éditions habituelles, "le fils de l'homme est seigneur/maître même du sabbat", étant reporté après le v. 10):

Ce même jour, ayant vu quelqu'un qui travaillait pendant le sabbat, il (Jésus) lui dit: Homme, si tu sais ce que tu fais, heureux es-tu; mais si tu ne le sais pas, maudit es-tu, et transgresseur de la loi.

Le lecteur des évangiles peut "comprendre" cette parole dans le cadre d'un vague (post-)paulinisme, plus ou moins teinté de schématisme chronologique lucanien: l'homme serait dit "heureux" s'il rapportait son acte à la "foi" (pourtant non évoquée) plutôt qu'à la "loi"; ou -- par anticipation -- à l'économie nouvelle du christianisme censée prendre la relève d'une "loi" (pas encore) caduque. Il (le lecteur) tombera néanmoins sur une contradiction formelle dans le même évangile, avec un autre ajout tardif (mais intégré à la quasi-totalité des éditions modernes, contrairement à la variante ci-dessus): "Père, pardonne-leur, parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font." (23,34). "Ne pas savoir ce qu'on fait" constitue, dans le premier cas, un motif de condamnation suffisant; dans le second, à tout le moins une "circonstance atténuante" (cf. Actes 3,17 etc.).

Un lecteur plus sensible aux thèmes "gnostiques" du christianisme primitif y entendra tout autre chose: "savoir ce qu'il fait" place ipso facto "l'homme" au-dessus de toute "loi", précisément dans la position du "fils de l'homme seigneur même du sabbat".

Ce sont deux "éthiques" radicalement différentes qui se dessinent à partir de là: l'une, dangereuse, valorise la lucidité, la conscience et la pleine assomption de ses actes, au-delà de toute "responsabilité" qui se rapporterait encore à une "loi"; l'autre, au contraire, dissuade la lucidité en faisant apparaître plus "prudent" le refuge ou l'alibi de l'"involontaire" ou de l'"inconscient", qui confirment la validité de la "loi" en cherchant sa clémence.
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MessageSujet: Re: savoir ce qu'on fait   Lun 02 Juil 2018, 11:44

N'ayant pas beaucoup de temps, je me contenterais de citer des textes qui me semblent être en relation avec ce fil :

"Si vous savez cela, heureux êtes-vous, pourvu que vous le fassiez !" Jn 13,17 

"tout ce qui ne relève pas de la foi est péché" Rm 14,23
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Narkissos

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MessageSujet: Re: savoir ce qu'on fait   Lun 02 Juil 2018, 12:32

Welcome back ! Et merci.

Dans Jean 13, sur le thème du "connaître / savoir / comprendre (ce qu'on fait)", on peut aussi remarquer les v. 1.3.7.11.12.18.28: le Christ johannique apparaît comme celui qui sait parfaitement ce qu'il fait -- en contraste systématique avec les disciples, qui doivent pourtant aboutir à la même condition (cf. p. ex. 15,15).

Romains 14,23 est un excellent "parallèle", dans la perspective paulinienne de la "foi" justifiante (qui n'est pas mentionnée en Luc 6,4/5D): quand il s'agit d'"assumer ses actes", "croire" et "savoir", autant qu'on puisse les opposer par ailleurs, deviennent pratiquement synonymes (et "vouloir", et "pouvoir", et "devoir", peut-être...).
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MessageSujet: Re: savoir ce qu'on fait   Lun 02 Juil 2018, 13:28

Les choses se sont malheureusement quelque peu compliquées depuis une centaine d'années. En effet la curiosité exagérée des psychanalystes a été l'occasion de faire émerger, à côté des sept péchés capitaux, un nouveau péché encore plus grave que tous les autres, à savoir l'inconscience. Il faut sans doute voir là une conséquence désagréable de l'accroissement incessant des connaissances humaines : chaque nouvelle conquête élargit le champ d'application de notre responsabilité. Maintenant que la
psychologie nous a révélé qu'il est possible, moyennant un certain effort de la volonté et avec l'appui de l'art psychothérapique, d'arracher aux ténèbres de l'inconscient des motivations qui nous étaient naguère inaccessibles, nous ne pouvons plus aussi facilement nous dérober derrière le paravent de l'ignorance. À ce propos, Jung cite souvent cette adjonction apocryphe à l'Évangile de Luc (6,4):

"Mon ami, si tu sais ce que tu fais, tu es bienheureux, mais si tu ne le sais pas, tu es un maudit et tu es un transgresseur de la Loi"

La connaissance de soi prônée par Socrate aurait ainsi été élevée du rang de simple vœu pieux à celui d'obligation morale. Peut-être même, pensait Jung, qu'elle est une condition essentielle à la survie de l'humanité, étant donné que les menaces les plus  graves qui pèsent sur celle-ci n'originent plus de la nature extérieure mais des forces colossales de destruction qui sont désormais entre nos mains. Tel est l'avertissement solennel qu'il nous livre à chaque page de Présent et avenir.

Comme on l'a vu, les premiers pas sur la voie de cette connaissance de soi mettent l'individu en face de son ombre. Même si cette tâche est passablement pénible, elle ne fait que révéler ce qui se situe comme à l'entrée de la conscience, les problèmes qui nous sont simplement personnels, parce qu'ils se sont installés en nous par le fait de notre histoire familiale. L'ombre ne constitue pourtant qu'une entrée en matière :

"L'ombre peut être pénétrée sans difficulté par une certaine autocritique en tant qu'elle est de nature personnelle. Mais là où elle est en question comme archétype, on rencontre les mêmes difficultés qu'avec l'animus et l'anima; en d'autres termes, il appartient au domaine du possible de reconnaître le mal relatif de notre nature, tandis qu'avoir un regard direct sur le mal absolu représente une expérience aussi rare que bouleversante."

C'est pourquoi les exhortations de la morale traditionnelle peuvent jusqu'à un certain point amener l'homme à confesser ses propres fragilités, mais en ce qui concerne le mal cosmique, elles ne peuvent plus être de grande utilité. Or il s'avère que la cause la plus décisive des conflits qui déchirent l'humanité doit être cherchée à ce niveau de profondeur.
https://www.erudit.org/fr/revues/ltp/1992-v48-n2-ltp2143/400693ar.pdf
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MessageSujet: Re: savoir ce qu'on fait   Lun 02 Juil 2018, 16:42

Nous voilà en excellente compagnie !

La lucidité psychanalytique (ou, pour parler comme Jung, des "profondeurs") en un sens "responsabilise", pour autant qu'elle ne nous permet plus de trouver dans l'inconscient ou l'involontaire une excuse ou un alibi -- c'est toujours de "nous" qu'il s'agit; dans un autre sens c'est tout le contraire, s'il s'agit pour chacun de re-connaître en "soi" des "choses" qui excèdent infiniment les limites et la juridiction d'une "personne", d'une "conscience" ou d'un "moi" individuels: cela (que "nous" sommes sans l'être tout à fait) n'est certes pas si "bon" que "nous" pourrions le souhaiter, pas non plus si "mauvais" que "nous" pourrions le craindre, mais plus vaste et plus compliqué. Et cela ne se lit jamais qu'à même "ce que nous faisons": tout est là à interpréter, à condition de ne rien exclure.

Je confesse une fois de plus que je n'ai pas assez lu Jung, quoiqu'il m'ait marqué (et par les quelques livres de lui que j'ai lus dans ma période "éclectique" à la sortie de la Watch, et par H. Hesse que j'avais "dévoré" juste avant); à la lecture de cet article, je constate à quel point mes réflexions "théologiques" artisanales (p. ex. celles de l'époque Théolib, sur le diable, l'exorcisme ou la violence notamment) se rapprochaient des siennes, alors que pourtant je pensais peu à lui (côté psychanalyse, j'avais davantage lu Lacan entre-temps).
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MessageSujet: Re: savoir ce qu'on fait   Mar 03 Juil 2018, 10:23

L'auteur de ce texte est vraiment audacieux et cohérent puisqu'en voyant quelqu'un qui était en train de travailler pendant le Sabbat, il fait dire à Jésus  "Homme, si tu sais ce que tu fais, tu es heureux, mais si tu ne le sais pas, tu es maudit et tu transgresses la loi".
Dans ce texte Jésus responsabilise totalement l’homme et dit que l’important, ce n’est pas d’obéir bêtement à une loi, mais de faire preuve de réflexion et de perspicacité pour déterminer dans quelle situation la loi s'appliquer ou pas, révolutionnaire !
Autrement dit, chacun peut transgresser la loi, mais l’essentiel est qu’il ait réfléchi et qu’il ait une bonne raison de le faire, "Heureux es-tu si tu transgresses la loi, mais que tu penses que tu as une bonne raison de le faire (à ses yeux). Il est question d'une  transgression choisie et assumée, sans déterminer si le "transgresseur" possède une bonne ou une mauvaise raison.
A contrario, celui qui ne sait pas ce qu’il fait, qui manque de perspicacité, il est préférable qu'il observe la loi. La réflexion et l'intelligence sont placées au dessus de la loi et de son observance.
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MessageSujet: Re: savoir ce qu'on fait   Mar 03 Juil 2018, 11:59

Vivre sans loi ou hors loi (anomie) paraît très simple, voire trop simple, au regard superficiel et envieux de celui qui ne s'y est jamais essayé. Il est infiniment plus facile d'être "transgresseur", c.-à-d. de reconnaître à la loi une autorité de principe (arkhè) sur soi, de se confesser justiciable, responsable et éventuellement coupable devant elle (tout le monde est content, et toutes les excuses et circonstances atténuantes peuvent alors être envisagées), ou même de construire sa différence en autre loi ou contre-loi justifiante (hétéronomie et antinomie de l'"autonomie"), que d'"assumer ses actes", comme on dit trop légèrement: ce qui signifierait à la limite le refus ou l'impossibilité de toute prise de distance, de tout jugement, de toute appréciation à leur égard, autrement dit de toute conscience et de toute repentance, de toute fierté et de toute honte (faire corps avec ses actes, idéal de dieu ou d'animal, si l'on veut, mais qui en dit long sur le rapport douloureux de "l'homme" à "la loi"). Il n'est que de voir les contorsions à ce sujet du gnosticisme ou du paulino-marcionisme (cf. p. ex. Galates 2,15ss), qui auront eu au moins le mérite de penser le "problème" (presque) aussi loin qu'il était pensable.
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MessageSujet: Re: savoir ce qu'on fait   Mar 03 Juil 2018, 13:13

"Le sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat" Mc 2,27

Ce texte est dans l'esprit de l'Évangile de Luc 6,4 ; la loi (sur le Sabbat) n'a pas pour fonction d'asservir l'homme mais de lui permettre de se reposer, de protéger et bénir la vie de l’homme, ainsi l'observance de la loi doit "toujours" agir en faveur de l'homme, dans le cas contraire, la transgression "volontaire" de la loi, correspond à l'esprit de la loi, qui a pour fonction de favoriser les humains. 2 Maccabées 5,19 :

 « Le Seigneur a choisi non pas le peuple à cause du lieu saint, mais le lieu à cause du peuple. ».

  Jésus répètera souvent que l'épanouissement de l'humaine est la finalité du sabbat ; Lc. 6,9  :
 

"Et Jésus leur dit : Je vous le demande, qu'est-ce qui est permis le jour du sabbat ? Est-ce de faire du bien ou de faire du mal, de sauver une vie ou d'en causer la perte ?"


    

Un commentaire intéressant :

5b -Ce même jour, contemplant quelqu'un travaillant en Sabbat, il lui dit: “humain, si vraiment tu sais ce que tu fais, tu es heureux! Par contre si tu ne le sais pas, maudit et transgresseur tu es, de la loi !”
Ce fragment absent de tous les autres manuscrits donne un éclairage sur la façon dont Jésus se situait par rapport au Sabbat; le terme est au singulier, comme dans l'épisode qui fait suite, indiquant le jour du sabbat, septième jour de la semaine, jour de repos. Le respect dû à Dieu en ce jour était en cause. Au regard de Jésus, celui qui transgressait le repos sabbatique se trouvait être maudit et transgresseur de la Loi, à moins qu'il ne soit en mesure de justifier pourquoi il enfreignait certaines de ses contraintes; dans l'observance des commandements, Jésus renvoyait l'individu à sa conscience et sa responsabilité personnelles, éclairées par une connaissance vraie de la Torah. En un temps où la communauté des croyants se détachait de la synagogue, on comprend qu'un tel verset ait été jugé inopportun. FH Scrivener se faisait l'écho d'une opinion qui ne retenait pas ces paroles comme authentiques, Jésus ne maudissant personne; mais ici qui servait d'arbitre, n'était-ce pas la Loi ?
Bibl: E. Bammel, The Cambridge pericope. The addition to Luke 6,4 in codex Bezae, dans New testament Studies, London, 1986, 32,3, p.404-26. J Derrett Luke 6,5 reexamined, dans Novum Testamentum, 1995, 37-3, p232-48
http://oncial.d.free.fr/cb/lk/6_b.html
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MessageSujet: Re: savoir ce qu'on fait   Mar 03 Juil 2018, 17:09

Qu'il y ait affinité avec Marc 2 est tout sauf étonnant, puisque c'est précisément un développement de ce passage: Marc 2,23-28 // Matthieu 12,1-8 // Luc 6,1-5 (+ 10bD).

Que le Codex de Bèze ait généré son propre fanatisme -- qui y voit non seulement LE "texte original" de tous les textes qu'il contient mais LE "véritable enseignement de Jésus" (bien que l'harmonisation des évangiles y soit tout aussi difficile qu'ailleurs) -- agrémenté éventuellement de chauvinisme lyonnais, je trouve ça plutôt amusant (d'autant plus sans doute que je suis aussi lyonnais).

Que le renversement de finalité (la loi / le sabbat / le temple POUR l'homme et non le contraire) soit un motif "juif", et notamment "pharisien", avant d'être un argument chrétien (et alors anti-juif ou anti-pharisien !), c'est une évidence (cf. aussi Mekhilta 31: le sabbat vous a été confié, vous n'avez pas été confiés au sabbat) -- à rapprocher de la fameuse "règle" de piqqouah nephesh que nous avons souvent évoquée (à propos du contresens des TdJ sur les transfusions sanguines): la loi est censée faire vivre, pas faire mourir. De ce côté-là il y a en fait accord entre les principales traditions juives, chrétiennes et islamiques, même si chacune s'ingénie à faire croire qu'elle est plus "humaine" que les autres.

Il me semble néanmoins que la parole qui nous intéresse ne se laisse pas réduire ni épuiser par toutes ces perspectives -- pas même par un paulinisme ou un lucanisme qui feraient de la "foi" une relève logique ou chronologique de la "loi", mais encore une sorte d'"économie", donc de "loi" (nomos). Dire qu'il y a une "connaissance" ou un "savoir" (de ce qu'on fait, sinon un "savoir-faire") qui placerait en-dehors ou au-delà du jugement de toute "loi", et de surcroît déterminerait une "béatitude" supérieure (heureux, bienheureux), c'est encore autre chose.
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MessageSujet: Re: savoir ce qu'on fait   Mer 04 Juil 2018, 09:48

Citation :
Il me semble néanmoins que la parole qui nous intéresse ne se laisse pas réduire ni épuiser par toutes ces perspectives -- pas même par un paulinisme ou un lucanisme qui feraient de la "foi" une relève logique ou chronologique de la "loi", mais encore une sorte d'"économie", donc de "loi" (nomos). Dire qu'il y a une "connaissance" ou un "savoir" (de ce qu'on fait, sinon un "savoir-faire") qui placerait en-dehors ou au-delà du jugement de toute "loi", et de surcroît déterminerait une "béatitude" supérieure (heureux, bienheureux), c'est encore autre chose.

Rm 14, 22 semble être le seul texte qui se rapproche du sens de celui que nous tentons d'analyser :

"Heureux celui qui ne se juge pas lui-même en exerçant son discernement !"


On retrouve dans ce texte l'idée que la faculté d'exercer son discernement engendre une "béatitude" et la faculté de situer en dehors de son propre jugement. Par moment notre propre jugement peut être plus inquisiteur que celui d'une loi.
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MessageSujet: Re: savoir ce qu'on fait   Mer 04 Juil 2018, 12:05

En effet (surtout avec le v. suivant que tu as déjà cité plus haut).

Dans l'épître aux Romains, ce texte (14,22s) apparaît cependant très "cadré", dans la section "pratique" ou "parénétique" (chap. 12ss) qui est seconde, sinon secondaire, par rapport au développement théorique principal: le chap. 14 est ostensiblement consacré à des choses "accessoires" du point de vue des "forts"  et de l'auteur (règles alimentaires ou rituelles, cf. les idolothytes ou "viandes sacrifiées aux idoles" de 1 Corinthiens), qui prône la tolérance et le respect de la conscience d'autrui (c.-à-d. des "faibles"). Il est d'autant plus remarquable qu'y revienne en conclusion un rappel du thème théorique principal (justification par la foi) retourné en sentence d'allure dogmatique et universelle (tout ce qui n'est pas fait par foi est péché). Outre les jeux de mots sur le "jugement" qui s'entendent mieux en grec qu'en français, 22b/23a: "heureux celui qui ne se juge (krinô) pas par ce qu'il évalue (dokimazô, synonyme); mais celui qui hésite (dia-krinô), s'il mange, est déjà jugé (kata-krinô), car (il ne le fait) pas en vertu de la foi."

Par rapport à ça (que nous connaissons mieux), c'est l'absence de la "foi" dans le logion particulier de Luc 6,4/5D et dans l'ensemble du chapitre qui est criante -- à telle enseigne que les commentateurs tendent à la suppléer sans même s'en rendre compte.

Cf. Evangile selon Thomas, 5s: "Jésus dit: (Re-)connaissez ce qui est devant vous, et tout ce qui est caché vous sera évident; car rien n'est caché qui ne devienne manifeste. / Ses disciples lui demandèrent: Veux-tu que nous jeûnions ? Comment devons-nous prier ? Comment devons-nous manger ? Jésus dit: Ne mentez pas, et ne faites pas ce que vous détestez, car tout est évident au regard du ciel. Car rien n'est caché qui ne devienne manifeste, et rien n'est couvert qui ne soit découvert."

Par ailleurs, il ne faut pas s'imaginer que dans la nébuleuse "judéo-christiano-gnostique" dont relèvent la plupart de ces textes la "loi" soit couramment comprise comme "abolie" ou "périmée", ainsi qu'elle le deviendra dans la standardisation ultérieure du christianisme ecclésiastique, suivant le schéma chronologique général de Luc-Actes. Elle garde au contraire toute sa force de loi sur celui qui n'y échappe pas d'une manière ou d'une autre (par la "foi", par la "connaissance", par l'"amour"). C'est aussi un autre point commun très général de ce logion, de l'épître aux Romains et de nombreux autres textes, dans le NT et ailleurs, mais qui mérite d'être rappelé car ce n'est pas l'idée qui nous est la plus naturelle.

Rien, peut-être, n'illustre mieux cette perspective générale que ce qui aussi la caricature: je pense à ces "ascensions" aux confins de l'"apocalyptique" et de la "gnose", où l'élu ne passe d'un étage au suivant qu'à condition de prouver au maître-gardien (ange, archonte) de l'étage qu'il ne relève pas de sa juridiction mais appartient aux mondes supérieurs. Mot de passe, formule magique, invocation d'autorité ou de principe (arkhè) suréminents, on retrouve là un motif narratif quasi universel (Oedipe et le sphinx, shibboleth ou sésame, jusqu'au Holy Grail des Monty Python en passant par les gardiens de la loi de la parabole du Procès de Kafka), mais qui présuppose toujours l'autorité relative dans un sens, absolue dans un autre, du maître et gardien de chaque étage: si on ne peut pas prouver qu'on ne ressortit pas à sa juridiction, c'est bien par lui qu'on est jugé en dernière instance.
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MessageSujet: Re: savoir ce qu'on fait   Mer 04 Juil 2018, 15:29

Citation :
Par ailleurs, il ne faut pas s'imaginer que dans la nébuleuse "judéo-christiano-gnostique" dont relèvent la plupart de ces textes la "loi" soit couramment comprise comme "abolie" ou "périmée", comme elle le deviendra dans la standardisation ultérieure du christianisme ecclésiastique, selon le schéma chronologique général de Luc-Actes. Elle garde au contraire toute sa force de loi sur celui qui n'y échappe pas d'une manière ou d'une autre (par la "foi", par la "connaissance", par l'"amour"). C'est aussi un autre point commun très général de ce logion, de l'épître aux Romains et de nombreux autres textes, dans le NT et ailleurs, mais qui mérite d'être rappelé car ce n'est pas l'idée qui nous est la plus naturelle.

"Car la loi tout entière trouve son accomplissement en cette unique parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (...) Mais si vous êtes conduits par l’Esprit, vous n’êtes plus soumis à la loi." Ga 5, 14 et 18

La liberté que propose l'épitre aux galates soustrait le croyant de la loi, au moyen, de l'amour du prochain ou de l'Esprit, "L'être spirituel, lui, juge de tout, tandis que lui-même n'est jugé par personne" 1 Co 2, 15.
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MessageSujet: Re: savoir ce qu'on fait   Mer 04 Juil 2018, 16:06

En effet; et quand on est attentif à cette structure on s'aperçoit que les noms des "sésame" qui permettent de quitter un niveau pour l'étage supérieur sont fonctionnellement interchangeables, même s'ils sont sémantiquement ou logiquement distincts, voire opposables: "foi", "connaissance" ou "gnose", "amour", "perfection", "plénitude" ou "plérôme", "esprit", "nom de Jésus", "Seigneur", "Père", etc., tout cela ne signifie jamais la même chose mais joue le même rôle dans l'invocation salvatrice. Ce qui importe à chaque fois c'est d'avoir et de produire le bon mot de passe de la transcendance, sans quoi on reste prisonnier du "système" (p. ex. "la loi" ou "le jugement") dont on n'a pas réussi à sortir (à "se sauver") et qui dans ce cas n'a rien perdu de sa validité interne. (Transposition théologique d'une structure juridique que les Actes illustrent en sens contraire, avec l'histoire de l'appel à César qui fait échapper aux juridictions inférieures.) Cela permet aussi de comprendre l'importance de choses qui paraissent autrement assez obscures ou négligeables, comme la "parabole de l'homme fort" qu'il faut maîtriser pour s'emparer de son domaine (Marc 3,37//), ou l'insistance générale des Synoptiques sur l'"autorité" (exousia, "droit", "permission") de Jésus et son illustration par le fonctionnement de la hiérarchie militaire (Matthieu 8,9s//).

Cette structure est paradoxale à plus d'un titre: c'est encore un tour de passe-passe d'allure juridique qui permettrait d'échapper, "en droit", à "la loi" (nulle part sans doute cela n'apparaît mieux que dans la rhétorique juridique que les épîtres aux Romains et aux Galates mènent contre "la loi"); d'autre part, même le "légalisme" apparent de la faction opposée qui présente la loi (juive) comme indépassable (exemplairement Matthieu) vise, à sa manière, à la "dépasser", par exemple par l'idée de "perfection".
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MessageSujet: Re: savoir ce qu'on fait   Jeu 05 Juil 2018, 10:29

Citation :
Ce qui importe à chaque fois c'est d'avoir et de produire le bon mot de passe de la transcendance, sans quoi on reste prisonnier du "système" (p. ex. "la loi" ou "le jugement") dont on n'a pas réussi à sortir (à "se sauver") et qui dans ce cas n'a rien perdu de sa validité interne.


L'évangile de Jean et les épitres johanniques utilisent les mots "vérité" et "onction" afin de mettre en œuvre ce système de transcendance qui permet aux croyants de se "libérer" , d'être affranchi de toute forme d'autorité et de jugement humain (et même divin).

"vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres." Jn 8, 32

"Quant à vous, l'onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n'avez pas besoin que quelqu'un vous instruise ; mais comme son onction vous instruit sur tout, qu'elle est vraie et qu'elle n'est pas mensonge, demeurez en lui comme elle vous y a instruits." 2 Jn 2, 27

"Amen, amen,  je vous le dis, celui qui entend ma parole et qui croit celui qui m'a envoyé a la vie éternelle ; il ne vient pas en jugement, il est passé de la mort à la vie." Jn 5, 24 

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MessageSujet: Re: savoir ce qu'on fait   Jeu 05 Juil 2018, 12:20

Cette volonté de "dépasser" ou de "court-circuiter" les médiations (p. ex. la loi) et les alternatives qui en découlent (p. ex. juste ou pécheur, juif ou païen, etc.) aboutit fatalement à de nouvelles médiations (p. ex. la foi, la connaissance, l'esprit) et à de nouvelles alternatives (croyant / non croyant, gnostique / non gnostique, spirituel / non spirituel); non seulement celles-ci ne se superposent pas exactement aux précédentes, mais pour les "dépasser" elles ne devraient surtout pas les remplacer, sous peine de se placer au même niveau qu'elles et de ne rien "dépasser" du tout; il faut au contraire qu'elles paraissent extra-ordinaires, exceptionnelles et hétérogènes -- d'un autre genre, d'une autre espèce, d'une autre nature que l'ordinaire ou la règle. En d'autres termes: pour se distinguer elles doivent maintenir ce dont elles se distinguent.

Celui qui se veut sauvé par la foi (p. ex.) doit ainsi maintenir la "règle" de la loi pour assurer sa propre "exception" et sa propre "supériorité"; autrement dit, croire que la loi demeure pleinement valide en-dehors de la foi qui seule permettrait d'y échapper. Que faute de "foi" on sera effectivement jugé selon la loi, et que ce jugement est un vrai jugement, à deux issues (au moins), non un simulacre de jugement qui ne peut aboutir qu'à une condamnation globale et systématique. Cet équilibre instable est définitivement perdu dès lors qu'on considère la loi comme incapable de sauver qui que ce soit, abolie, périmée, ou n'ayant jamais été vraiment "divine". On peut voir le basculement se produire entre les chapitres 2 et 3 de l'épître aux Romains: d'une loi (des juifs ou de la "conscience" des païens) qui en principe peut "justifier" et "sauver", on glisse insensiblement, mais irréversiblement, à l'idée d'une loi qui ne peut, en fait, "justifier" ni "sauver" personne. Du coup la foi n'est plus une voie d'exception ni d'élection, mais la condition unique et universelle du salut: autrement dit une loi, qu'on l'appelle ou non ainsi.
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