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 Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants

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free



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MessageSujet: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Mer 10 Oct 2018, 12:44

Le chant de lamentation de Jérémie composée en l'honneur de Josias devint un rite de mémoire, qui a été chanté par les générations suivantes :

"Jérémie fit une complainte sur Josias ; tous les chanteurs et toutes les chanteuses ont parlé de Josias dans leurs complaintes, jusqu'à aujourd'hui ; on en a fait une prescription en Israël. Ces chants sont écrits dans les Complaintes." 2 Chron 35,25

Certains chants de deuil visaient à garder un lien avec le défunt, par exemple David  rend hommage à la mort de Saül et de Jonathan, 2 Sam 1,19-27 :

"Saül et Jonathan, aimés et chéris pendant leur vie,  n'ont pas été séparés dans leur mort ; ils étaient plus rapides que des aigles, ils étaient plus forts que des lions. Filles d'Israël, pleurez sur Saül, qui vous revêtait d'écarlate et de délices, et qui mettait sur vos habits une parure d'or. Comment ! Des héros sont tombés au milieu du combat ! Jonathan a été transpercé sur tes hauteurs !
A cause de toi, Jonathan, mon frère, je suis dans la détresse ! Tu m'étais si cher ; ton amour était plus merveilleux pour moi que l'amour des femmes" ( v 23 à 26)


Dernière édition par free le Mer 10 Oct 2018, 16:07, édité 1 fois
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Narkissos

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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Mer 10 Oct 2018, 16:02

Il est en effet digne de remarque que la censure plus ou moins sévère des rites de deuil -- "païens" pour l'idéologie "deutéronomiste", "impurs" du point de vue "sacerdotal" -- ne parvient pas à les réduire au silence, ni dans les développements poétiques de la tradition ancienne (David/Saül-Jonathan dans 2 Samuel), ni dans ses réécritures ultérieures (Jérémie/Josias dans 2 Chroniques). La confusion probable avec les "Lamentations" dites "de Jérémie" (bien qu'en hébreu celles-ci n'aient pas le même titre, ne soient pas attribuées à Jérémie, et ne concernent pas Josias avec qui "Jérémie", prêtre d'Anatoth censément dégradé par la "réforme" centralisatrice de Josias, n'aurait sans doute pas été très "copain"), est aussi intéressante. A noter qu'on retrouve sans doute un écho des "lamentations sur Josias", mort de sa blessure à Méguiddo, dans le texte apocalyptique de (2) Zacharie 12, où elles se mêlent à un thème "mythique" (lamentations rituelles sur le dieu Hadad = Baal, cf. Ezéchiel 8 pour Tammouz), et dont on connaît bien l'utilisation christologique, depuis l'évangile selon Jean (le Christ transpercé). On pleure les dieux comme les morts, et inversement.
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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Mer 10 Oct 2018, 16:18

Dans L’un sans l’autre. Psychologie du deuil et des séparations, Marie-Frédérique Bacqué – psychologue et professeure de psychopathologie clinique – insiste par ailleurs sur la centralité du rite, associant à celui-ci une valeur surtout fonctionnelle :

« Rituels, célébrations, accompagnements, participation du groupe : autant de moments dramatisés pour mieux insister sur la difficulté du passage » (2007 : 10).

En sus de leur rôle social avéré, les rites jouent ici un rôle psychologique, tel que la même auteure le relevait déjà dix ans plus tôt :
 
« [ils] ont une fonction principale : ils autorisent et canalisent l’expression de la souffrance » (1997 : 267)
https://journals.openedition.org/jda/3432



L’expression de la douleur chez les Hébreux emprunte mille formes, dont nous signalerons ici les plus courantes et les plus typiques. On se met la main sur la tête (2 Samuel 13.19) ; en apprenant une mauvaise nouvelle, on se lève de son siège pour aller s’asseoir sur la terre nue ou sur un tas de cendres (Job 1.20 ; Jonas 3.6 ; Lamentations 2.10). Au reste, la terre et la cendre jouent un grand rôle dans le rituel du deuil, on s’en couvre la tête ou le corps tout entier, on s’y roule, on saisit de la poussière que l’on jette vers le ciel (Job 2.12). On se frappe la poitrine, on se déchire, on se fait des incisions (voir ce mot), coutume étrangère qu’à plusieurs reprises les livres saints condamnent (Deutéronome 14.1) ; il est reçu que pendant tout le temps du deuil, il ne faut pas se laver, ne pas oindre son corps (Daniel 10.3), ne pas se faire les ongles ; la démarche de l’homme en deuil doit être grave et lente (1 Rois 21.27). Voir Gestes.

Pour marquer sa douleur, l’Hébreu ne prend d’abord aucune nourriture et ce jeûne parfois se prolonge plusieurs jours (2 Samuel 1.12 ; 1 Samuel 31.13). On n’est pas d’accord sur le fait de la célébration d’un repas funèbre ; (cf. Osée 9.4) toutefois les expressions : manger le pain du deuil et boire la coupe de consolation (Jérémie 16.7) semblent indiquer que tout en apportant leurs consolations, les amis offraient en témoignage de sympathie des aliments ou un breuvage à l’homme éprouvé par le deuil.


https://www.levangile.com/Dictionnaire-Biblique/Definition-Westphal-1401-Deuil-et-rites-funeraires.htm
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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Mer 10 Oct 2018, 18:08

Le mot "deuil" est devenu assez trompeur, parce que nous n'entendons plus guère par là qu'un processus psychologique indépendant de tout "rite" (à la limite, c'est désormais un "travail" comme un autre, soumis au caractère utilitaire du concept de "travail"). Dans l'Antiquité (et même jusqu'à tout récemment hors de l'Occident urbain) le "deuil" n'est pas séparable des rites mortuaires (enterrement, crémation, embaumement, etc.). Par ailleurs, dans la Bible notamment ses "signes" s'étendent à de tout autres choses que la mort cpncrète et survenue (repentance, pénitence, contrition, conversion, expiation, propitiation, etc.): il faut alors penser un "deuil" destiné à conjurer ou éviter le malheur, ce qui est très éloigné de notre notion (au moins "consciente") de "deuil". Et pourtant il y a aussi une dimension conjuratoire ou apotropaïque dans toute pratique de "deuil": outre le témoignage d'affection, d'attachement ou d'estime au défunt il s'agit toujours de circonscrire la mort, de l'éloigner de soi, d'en préserver "la vie" pour qu'elle continue, comme on dit.
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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Mer 10 Oct 2018, 19:16

Les exemples rapportés par Free démontrent, s’il en était encore nécessaire, combien il est difficile pour l’être humain de voir disparaitre une personne qui lui (est) était chère.

Aussi loin que l’on peut remonter dans l’histoire de l’humain, par des découvertes archéologiques, on trouve des traces indiquant que le défunt a bénéficié d’un traitement particulier après sa mort.
Bien sûr ce sont souvent des tombes de personnages importants, rois, reines, chefs de clan, qui ont fait l’objet de soins spéciaux, spécifiques ; cependant des tombes d’enfants ne présentant pas de signes d’autorité ont également été mises à jour. Dans ces cas ceux/celles qui les ont enterrés ont pris grand soin au moment de la mise en terre.

Des armes, de la nourriture, des bijoux, en fait tout ce qui pourrait faciliter leur vie dans un monde au-delà voilà ce qui semble ressortir de l’inventaire de ces tombes. La présence de fleurs peut laisser penser qu’il s’agit d’une forme de respect, d’une marque d’amour de la part des vivants pour l’être décédé.

Bien évidement cela n’a pas toujours convenu aux diverses formes de cultes qui se sont imposées par la suite ; aussi ces marques de culte rendu à des personnes disparues ont pu être combattues par le nouveau pouvoir religieux. Mais en dépit de cette reprise en main, il est toujours resté parmi le peuple des habitudes, des attitudes fermement ancrées dans la conscience.

La perte d’un être bien-aimé laisse le survivant dans le meilleur des cas perplexe, perdu face à un évènement qui ne peut être évité, que l’on imaginait certes, mais qui paradoxalement est bien arrivé. La mort de la personne ne faisait aucun doute on s’y était « fait » comme on l’entend souvent dire et pourtant au moment où arrive « la grande dame avec sa faux » on se retrouve avec le même sentiment d’incompréhension et d’impréparation. L’une des parades que l’humain a trouvées pour surmonter, un tant soit peu, ce moment si terrible est de mettre sur pied une gestuelle mémorielle dont le rite funéraire notamment.

Le rite funéraire ne consiste pas seulement à enterrer avec respect et amour la dépouille en la parant de bijoux, beaux habits etc…, mais également en commémorant régulièrement ce jour qui marqua cette perte si difficile à accepter

Peut-on empêcher une personne de ritualiser la mort d’un être cher ? On parle souvent de faire son deuil. Pour bien le faire il convient de le vivre (sans mauvais jeu de mot).

Le souvenir peut alors s'incruster au fond de notre cœur, à l'image de la perle qui s'est formée à la suite du dépôt d'une impureté dans l'huitre. Il est possible d'y revenir souvent pour renouer avec l'être disparu.
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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Mer 10 Oct 2018, 23:07

La "censure", prohibition partielle ou limitation des rites mortuaires et/ou de "deuil" dans la Bible est particulièrement remarquable: elle est "dominante" dans la mesure où elle s'installe (diversement) dans les prescriptions et interdictions de la Torah -- elle a en théorie force de "loi" -- et en même temps elle est continuellement contredite par les textes narratifs, dès la Genèse -- en pratique, elle ne fait jamais la loi.

Plus généralement, le rapport des rites mortuaires à la "religion" est très ambigu, comme l'indiquent des expressions comme "culte des morts" ou "des ancêtres". D'un côté c'est inséparable (la notion de "piété", tant juive que grecque ou romaine, embrasse le rapport aux parents, vivants et morts, aux ancêtres et aux dieux -- ou au dieu s'il n'y en a qu'un), mais de l'autre il est inévitable qu'un "culte des morts" fasse concurrence au "culte des dieux" et a fortiori d'un "Dieu" unique. Et la chose se double de motifs "politiques": en tant que culte local et privé (affaire de famille ou de clan), le culte des morts s'oppose aussi à la centralisation du culte royal ou national (ex. Josias, que sa "réforme" soit historique ou littéraire; mais aussi bien Antigone, conflit entre l'ordre privé et public, entre la "piété familiale" et la loyauté à l'ordre politique et religieux de la cité, fidèlité au frère Polynice contre fidélité à l'oncle-roi Créon).

Le NT, dans un sens, dramatise encore un peu plus l'antithèse, entre "Jésus cynique" (laisse les morts enterrer leurs morts, haïr les siens, un seul père) et "Paul dogmatique" (ne vous attristez pas comme les païens qui sont sans espérance). Mais c'est quand même la notion commune de "piété", à la fois familiale et religieuse, qui aura le dessus (en pratique les chrétiens honorent leurs morts comme les juifs et les païens).
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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Jeu 11 Oct 2018, 10:19

Tob 4:17 recommande de faire des offrandes d'aliments aux morts,  pour ceux, qui ont été des justes :

« Donne de ton pain à ceux qui ont faim et de tes habits à ceux qui sont nus. De tout ce que tu as en abondance, prends pour faire l'aumône, et quand tu fais l'aumône, n'aie pas de regret dans les yeux. Sois prodigue de pain et de vin sur le tombeau des justes, mais non pour le pécheur » (IV, 16-17).
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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Jeu 11 Oct 2018, 11:12

La mort nous ramène à des choses et à des gestes élémentaires, à des "signes" débordant tout "sens" assignable ou définissable, si ce n'est celui d'une sorte de "communion" vague et sans limite (les vivants, les morts, les dieux, les animaux, les plantes, la pierre ou la terre, l'eau, le feu, la mer, le monde souterrain, le ciel, sans séparation du "réel" et de l'"imaginaire"), et pourtant absolument "concrète". On mange avec ses morts comme avec ses dieux, on leur donne à manger comme on les mange (ce fut aussi un rite mortuaire, fondamental, et il en reste toujours quelque chose, cf. l'eucharistie; de toute façon on les mange, le rite dit ce que fait la plus élémentaire physique, la terre mange les morts et nourrit les vivants avant de les manger à leur tour, ce qui se traduit aussi en "mythe", mort du dieu et résurrection, fertilité ou "vie éternelle"). C'est à la fois, à chaque fois, très "personnel" (un visage, une voix, un nom, un corps) et "transpersonnel". Et autant il est évident que ce rapport in-fini à la mort et aux morts est le fond même de toute "religion" et de toute "pensée" (humaines), autant il est vital pour celles-ci de l'assumer d'une part et de s'en distinguer d'autre part (les contradictions particulières de la tradition "biblique", juive ou chrétienne, n'étant que des expressions remarquables de cette double contrainte).
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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Jeu 11 Oct 2018, 12:34

L’importance des tombeauxne doit pas non plus être négligée. Le tombeau patriarcal à Hébron, d’abord tombeau d’Abraham seul, puis tombeau des trois patriarches, est mis en avant en Gn 23 où son achat est relaté. Les tombeaux étaient sans doute liés à un culte offert aux ancêtres défunts, avec l’idée que certains de ces défunts pouvaient avoir une action bénéfique sur les vivants. C’est ce que l’on retrouve à l’arrière-plan du Ps 106, 28 : « Ils ont mangé les sacrifices des morts » et de Dt 26, 14 : « Je n’ai rien donné à un mort ».
• Les téraphim : ce mot provient étymologiquement soit de rapa’, qui signifie « guérir », soit d’un mot emprunté au hittite tarpi, désignant un esprit bienveillant ou malveillant. L’expression apparaît quinze fois dans la BH, toujours au pluriel, même s’il s’agit d’une seule statue ou d’une image. En Gn 31, 19.34.35, Rachel vole les téraphim de Laban, son père ; en Jg 17, 5 ; 18, 14.17.18.20, les téraphim font partie de l’équipement d’un sanctuaire ; en 1 S 15, 23, on trouve l’expression « péché de téraphim » ; en 19, 13.16, les téraphim servent à simuler le corps de David prétendu malade ; en 2 R 23, 24, Josias abolit la divination et les téraphim ; en Ez 21, 26, le roi de Babylone consulte les téraphim ; en Os 3, 4, les téraphim font partie du culte avec l’éphod ; enfin selon Za 10, 2, les téraphim donnent des réponses vides.
Les téraphim peuvent sans doute être comparés à des pénates, à des divinités vénérées dans le cadre familial  On pense qu’il s’agit souvent de statues représentant des ancêtres divinisés, qu’on peut selon toute vraisemblance consulter. Selon 1 S 19 ces statues sont de taille humaine, mais en Gn 31 la statue semble plus petite, car Rachel peut la cacher sous sa robe.
Les fonctions attribuables à ces objets peuvent être la fertilité, la protection ou la guérison. En 2 R 23, 4, ils sont clairement associés à la nécromancie.
https://www.cairn.info/revue-etudes-theologiques-et-religieuses-2005-3-page-347.htm
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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Jeu 11 Oct 2018, 14:35

Du point de vue de la critique historique et littéraire, il faut tout spécialement noter les cas où l'interdiction des rites (funéraires et/ou de deuil) apparaît comme une exception particulière à la pratique générale (p. ex. règles spécifiques aux prêtres dans le Lévitique, ou interdiction ponctuelle à un prophète, comme Jérémie ou Ezéchiel, de faire "ce que tout le monde fait" en telle ou telle circonstance). Non seulement l'exception confirme synchroniquement la règle contraire (à ce point de la rédaction il n'y avait pas d'interdiction générale des rites en question), mais encore elle indique la modalité du développement diachronique de la règle ultérieure, par généralisation d'un cas particulier: la Torah a fini par appliquer à "tout Israël" une interdiction initialement spécifique à une caste (p. ex. sacerdotale; ce qui vaut probablement pour la plupart des règles de pureté et alimentaires, peut-être même pour la circoncision), ou à une situation particulières. De ce point de vue le pharisaïsme "laïc", qui étend à l'ensemble du peuple dans sa vie domestique et communautaire (synagogue) le rituel du temple, s'inscrit dans la droite ligne de ce mouvement, d'abord "deutéronomiste": un peuple de prêtres, une nation sainte, sous-entendu: qui n'a plus besoin de prêtres ni de temple. Ce qui dans l'intention n'est pas si éloigné de son "contraire" apparent, la "spiritualisation" hellénistique puis chrétienne du rituel.

Par ailleurs, la deuxième partie de ton titre ("la survie du défunt dans la mémoire des vivants") me trotte dans la tête depuis le début de ce fil: c'est en effet ainsi et seulement ainsi que nous, "modernes", pouvons comprendre les "rites (mortuaires et/ou) de deuil", par défaut de croyance en un "au-delà" réel ou objectif, et plus encore à l'efficacité d'un rituel ou d'une "magie" quelconques. Mais il faut bien voir aussi ce qu'un tel concept, qui réduit tout à ce qui se passe "dans notre tête" (mémoire, etc.), a d'indigent par rapport à un "imaginaire", si j'ose dire, vivant et surtout "cosmique": avec de "vrais" enfers et/ou un "vrai" ciel quelque part.
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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Ven 12 Oct 2018, 11:54

Citation :
Par ailleurs, la deuxième partie de ton titre ("la survie du défunt dans la mémoire des vivants") me trotte dans la tête depuis le début de ce fil: c'est en effet ainsi et seulement ainsi que nous, "modernes", pouvons comprendre les "rites (mortuaires et/ou) de deuil", par défaut de croyance en un "au-delà" réel ou objectif, et plus encore à l'efficacité d'un rituel ou d'une "magie" quelconques. Mais il faut bien voir aussi ce qu'un tel concept, qui réduit tout à ce qui se passe "dans notre tête" (mémoire, etc.), a d'indigent par rapport à un "imaginaire", si j'ose dire, vivant et surtout "cosmique": avec de "vrais" enfers et/ou un "vrai" ciel quelque part.

Narkissos,

Pourrais-tu préciser ta pensée ... La croyance en "un au-delà", ou se situerait l'âme du défunt, serait un excellent moyen, de le faire "vivre" dans nos mémoires ?



J'ai découvert un article magnifique, que je vous invite à lire, d'une rare profondeur :

On peut constater des états, mais il faut des transitions pour les situer dans un espace de significations. L’état du disparu ne suffit pas à la ritualité funéraire. Ou plutôt l’on peut dire que la ritualité funéraire est une élaboration du rapport à la mort dans le traitement sous forme de transition de l’état du disparu. Que le décédé ne soit plus là n’empêche qu’il est encore là, et c’est cet entre-deux que la ritualité doit travailler. Ce n’est pas un vivant qui a « décédé récemment » qu’il faut entourer avec respect, mais un mort qu’il faut pouvoir congédier en lui assignant une place. Le décédé menace. On craint son étrangeté radicale avec laquelle la société ne sait pas négocier. On craint cette figure de la disparition qui menace de rester absente : inerte et d’autant plus incontrôlable. On s’accommode de l’inertie des objets, sans doute. Mais le corps n’est pas un objet. En prenant la douteuse allure d’un objet, la chose inerte du cadavre bouleverse les repères du récit et des échanges. Le mort doit être entouré de respect, s’accorde-t-on à dire. Mais il faut surtout le « tenir en respect » : le mettre à distance, le mettre dehors. La ritualité funéraire constitue une occasion essentielle à la construction du dehors : dehors sans lequel le rapport au monde ne fait lui-même plus sens. Il faut que le mort quitte l’histoire humaine qu’il a lui-même désertée. Et le rituel vient actualiser ce départ. En positionnant la société humaine devant le dehors où elle dirige le cadavre.

Bien entendu l’on ne saurait prouver l’existence réelle des morts. Mais ce qu’il faut comprendre c’est que les morts existent pour nous, et que cette existence conditionne l’entre-nous. La ritualité funéraire, en tant que « défense culturelle » (Georges Devereux), associe une temporalité sociale et une temporalité psychique. Longtemps le deuil fut réglé dans le temps ou supposait un règlement de la durée. A défaut de ces repères qui ne font plus sens dans la culture contemporaine (les grands deuils, les demi-deuils, les impératifs vestimentaires, les restrictions sociales, les devoirs et les droits, ...), reste la reprise entre soi et entre nous d’un événement qu’il s’agit toujours de ritualiser en donnant à la disparition le sens d’un départ : il faut tout à la fois que le mort s’en aille et que, séparé en tant que défunt, il prenne place autrement dans l’espace des vivants.
https://www.cairn.info/revue-tumultes-2001-1-page-29.htm
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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Ven 12 Oct 2018, 13:05

Excellent, en effet !

Cela rejoint tout à fait ce que j'essayais de dire: "la mémoire" ne constitue jamais un "lieu" susceptible de remplacer la localisation traditionnelle des morts, qui était précisément (ou imprécisément) "ailleurs" (enfers comme "monde souterrain", ciel, purgatoire, limbes, réincarnation, etc.); la mémoire même, et l'oubli, jouent d'un rapport avec cet "ailleurs" qui n'est plus aujourd'hui un "lieu", localisable ou assignable, mais qu'il faut penser quand même comme un "dehors", ailleurs que "dans sa tête" ou "dans son cœur", fût-ce "nulle part" -- sauf à faire de sa "tête" ou de son "cœur" un tel "dehors", une intériorité ouverte sur l'extérieur, l'autre, l'inconnu, un "moi" en continuité autant qu'en rupture avec un "non-moi", par une frontière toujours incertaine, poreuse et non maîtrisable.

On dira que c'est ce qu'ont toujours fait les mythes et les rites -- organiser l'imaginaire, tracer des frontières, aménager des passages, là où il n'y avait rien de "réel". Mais ce qui était le travail collectif et ancestral d'une civilisation ou d'une communauté retombe aujourd'hui intégralement sur les épaules de l'individu soudain frappé par la mort d'un proche, et d'autant plus impréparé que tout a été fait pour lui éviter d'y penser avant. C'est lui, l'"inculte" par défaut de culte ou excès de culture, qui doit tout inventer tout seul, en improvisant sans modèle ni pratique, c'est-à-dire pauvrement.

Entre "la mémoire" et "les (séjours des) morts", ou "la (place du) mort", comme lieux ou non-lieux nécessairement différents, il y a toujours des médiations graphiques: du simple tombeau ou signe (sèma) à la pléthore photographique, phonographique, vidéographique de la technologie moderne, sans oublier l'écriture (l'autographe du mort dans une lettre ou une liste de courses, ses mails, ses posts dans un forum ou sur un blog indéfiniment lisibles). Mais, comme le montre bien Baudry, ce n'est jamais une "présence", c'est au contraire le signe (en creux) d'une absence: il (ou elle) n'est pas là, c'est aussi le message essentiel des récits évangéliques du "tombeau vide" (à cet égard tous les tombeaux sont vides).
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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Ven 12 Oct 2018, 18:16

Merci pour le partage de cet article, Free, et merci Narkissos pour le commentaire qui met en valeur la difficulté de vivre un deuil dans notre monde si pressé de "vivre" et auquel il manque un recul qui lui permettrait d'associer la mort à la vie comme une situation commune. On nait, on vit et on meurt. C'est cela la vie, sans avoir l'esprit chagrin.

Je trouve lumineuse ta réflexion sur le tombeau vide.
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Narkissos

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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Ven 12 Oct 2018, 21:41

Merci à toi de nous accompagner !

En parlant de "situation commune" tu me fais repenser à une chose que j'avais en tête ce matin, mais que je n'ai pas écrite, à savoir qu'en grec le "commun" (koinon, d'où koinônia = communion, partage, solidarité, etc.) est aussi l'"impur" (confusion, mélange, etc.). D'un côté la mort (le cadavre, le sang, etc.) est la "souillure" suprême, comme un risque de contamination dont il faudrait à tout prix séparer les vivants, de l'autre c'est aussi le "sacré" qui sauve, guérit, purifie, notamment sous la forme du sacrifice, de l'expiation, de la propitiation, etc. La plus grande menace et la plus grande chance, dans une ambivalence qui emporte toutes les différences (entre individus et espèces, vivants et morts, dieux, hommes, animaux, plantes, choses, être et non-être, "réel" et "imaginaire"). Tout cela se joue, séparation et communion, jusque dans les rites les plus "laïcisés" de la société moderne. Lâcher tout et ne rien perdre.
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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Aujourd'hui à 13:22

Les humains ont de tout temps assisté à ce spectacle tragique et renouvelé : la mort, mais ils n'ont pu se résoudre à accepter que cette scène soit la dernière, que l'anéantissement clôture définitivement l'existence de l'homme. La mort devait avoir une signification, un sens et correspondre à l'entrée dans un "autre monde". Les rites sont venus donner une certaine cohérence à cet au-delà et dépouiller la mort de son absurdité et lui donner un sens. La mort vue comme un "passage", le rite doit tuer ce qu'il y a encore de vivant chez le défunt ou ce qui le relit à la communauté, pour que la séparation puisse s'effectuer. La séparation faite, d'autres rites se chargeront de faire "revivre les morts", d'abord la mort physique (séparation) et ensuite une "résurrection spirituelle" (contacts avec les morts). Les rites funéraires et de deuil permettent également la prise en charge des "survivants", calmer, apaiser les angoisses existentielles et reformer la cohésion du groupe ou de la communauté perturbée. L'avantage des rites c'est de transformer un réel insupportable, en un imaginaire plus acceptable. Enfin le rite est une façon de dire à la mort, "Mort, où est ta victoire ? Mort, où est ton aiguillon ?", donc de donner l'impression d'avoir remporté une victoire temporaire contre la mort.      


Dernière édition par free le Lun 15 Oct 2018, 14:28, édité 1 fois
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Narkissos

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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Aujourd'hui à 14:04

Soit dit en passant, c'est un destin en soi, et cependant emblématique aussi bien de "la mort" que de "la littérature", que celui de cette phrase, "Mort, où est ta victoire...", changeant de sens plus d'une fois et en plus d'un sens en passant de l'hébreu au grec, d'Osée (13,14) à Paul (1 Corinthiens 15,54s) et au-delà...
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MessageSujet: Re: Rites de deuil et la survie du défunt dans la mémoire des vivants   Aujourd'hui à 15:30

Les rites funéraires remontent à l’origine de l’humanité et sont habituellement considérés comme un des témoignages du passage de homo sapiens à homo sapiens sapiens; c’est un signe de l’humanisation de l’homme. Ces rites opératoires ont des fonctions multiples dont les plus importantes concernent le devenir du mort au-delà de sa mort, concernent également les survivants, les endeuillés et leur vie au-delà de cette perte et ils concernent enfin le groupe social où évoluait le défunt pour l’aider à se ressouder après (au-delà?) la disparition d’un de ses membres.

Jadis dans nos sociétés occidentales où la vie sociale était principalement articulée avec la religion et actuellement encore – mais, semble-t-il de moins en moins – dans les civilisations pré modernes, la question de l’au-delà n’était pas la nôtre: ce n’était pas de le concevoir c’était de l’atteindre. Pour ce faire les rites ont une importance primordiale: ce sont eux qui ménagent la transition entre cette vie ici-bas sur terre, cette vie qui se termine dans la mort et celle qui est au-delà. Jadis il n’était pas question de s’interroger puisqu’il était essentiel de tout faire pour essayer de la faire atteindre par le défunt. Aussi les rites funéraires étaient-ils parfaitement et rigidement codifiés, tout écart risquant d’avoir des conséquences funestes. Et ceux qui s’interrogeaient n’étaient pas bien vus par la communauté.

Le rite funéraire est à la fois une grande fête collective très minutieusement préparée et une épreuve partagée afin de permettre à l’âme du défunt de gagner le royaume des morts. Tel est le but principal déclaré mais la fête funéraire est aussi une démarche collective pour les vivants: des transactions commerciales y trouvent place ainsi que des demandes en mariage.
https://www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2005-2-page-11.htm
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