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 Dieu solidaire

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Narkissos

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MessageSujet: Dieu solidaire   Lun 21 Déc 2009, 02:17

Tu dis: "Quel malheur pour moi! Yhwh ajoute le tourment à ma douleur; je me fatigue à force de gémir, et je ne trouve pas le repos!" (...) Ainsi parle Yhwh: Je rase ce que j'ai bâti, je déracine ce que j'ai planté -- tout ce pays. Et toi, tu rechercherais de grandes choses? Ne les recherche pas! Car je fais venir le malheur sur tous... mais je te donnerai ta vie pour butin, dans tous les lieux où tu iras.
Jérémie 45,3ss (oracle à Baruch).

Toi, tu as pitié du ricin qui ne t'a coûté aucune peine et que tu n'as pas fait grandir, qui est né en une nuit et qui a disparu en une nuit. Et moi, je n'aurais pas pitié de Ninive, la grande ville, où il y a plus de cent vingt mille humains qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche, et des bêtes en grand nombre!
Jonas 4,8ss.

Bien qu'il s'agisse dans le premier cas de châtiment et dans le second de grâce, je trouve depuis longtemps une consonance profonde à ces deux textes où Dieu répond à une plainte en révélant sa propre souffrance engagée dans celles non seulement des humains mais (chez Jonas) de tous les êtres vivants -- ce qui est assez exceptionnel dans l'A.T., et somme toute assez proche du thème bouddhique (entre autres) de la "compassion universelle". On n'est pas loin non plus du Dieu de l'évangile qui est solidaire du sort de chaque moineau (Matthieu 10,29//).

Il en découle une religion qui n'est en aucun cas une assurance contre le malheur mais qui, en quelque sorte, le désenclave.
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MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Sam 25 Juin 2011, 13:04

D'autres lectures ce matin m'ont ramené à ce fil, où je m'aperçois que -- symptomatiquement sans doute -- j'ai négligé de relever l'humour des réponses divines, contrepartie pourtant vitale de leur teneur "compassionnelle".
Humour rédempteur aussi, à sa manière, dernier rédempteur peut-être. Le rire sauve même du ridicule, et il en est bien le seul capable.
La comédie (divine ou humaine), pudique jusque dans la "politesse du désespoir", prend heureusement la relève de la tragédie lorsque celle-ci s'enlise dans une complaisance grotesque, voire obscène. Et si la complainte s'appesantit jusqu'au ridicule, n'est-ce pas justement parce qu'elle y cherche, tout au fond, un éclat de rire salvateur?
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MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Mer 29 Mai 2013, 18:38

Dans l'analogie souvent relevée (cf. http://etrechretien.discutforum.com/t325-dieu-solidaire) entre ce petit oracle à Baruch et la conclusion (en queue de poisson, avait un jour remarqué, sans chercher à faire de l'esprit, une lectrice candide) du livre de Jonas, le cœur et l'attention du lecteur chrétien ou post-chrétien inclineraient plutôt vers celle-ci que vers celui-là. Non seulement parce que le personnage et l'histoire de Jonas sont autrement plus pittoresques que ceux de l'obscur Baruch, scribe de son état, surtout si l'on s'en tient au canon hébreu; aussi parce que le dieu qui renonce à la destruction est sans aucun doute à nos yeux plus aimable, pour ne pas dire plus"politiquement correct", que celui qui l'assume. Nonobstant ce qu'ils peuvent avoir de commun et qu'il ne faut peut-être pas trop se hâter de définir, ce dernier par un autre côté en rappelle aussi un troisième, le Yahvé "anti-humaniste" (ne lésinons pas sur l'anachronisme) dont les discours achèvent le corps poétique du livre de Job (xl--xli) -- celui qui réduit au silence les plaintes du "juste" en ne lui envoyant pas dire que l'homme, ses questions, ses gémissements, ses récriminations et ses gesticulations sont le cadet de ses soucis. (Pour refermer le triangle, on pourra noter que le dieu de Job s'intéresse aux animaux comme celui de Jonas, à ceci près qu'il semble s'y intéresser davantage qu'aux humains -- privilège tout relatif d'ailleurs, car même le vivant est à peine pour lui une priorité: c'est de tout un univers qu'il s'occupe).

Revenons au dieu de Baruch: il est créateur et destructeur -- non pas forcément d'un "monde" totalisé, comme le Yahvé-dieu du déluge (et de quatre), mais de "choses" et d'"êtres" particuliers (en l'occurrence: le royaume de Juda). Il démolit ce qu'il a lui-même bâti, il arrache ce qu'il a lui-même planté. Il ne s'en explique pas (les explications certes ne manquent pas dans l'ensemble du livre de Jérémie, mais ce morceau présente assez de marques d'autonomie pour que rien n'oblige à les lui rapporter). Comme le Yahvé du deutéro-Isaïe (et de cinq) il est le "sujet" unique (en son genre) de l'action et de la passion, de l'événement jugé "bon" ou "mauvais" d'un point de vue déterminé -- qui n'est précisément pas le sien. Ce qui ne signifie pas qu'il soit indifférent, insensible, impassible, même si -- contrairement au dieu de Jonas, et davantage encore d'autres textes plus sérieusement "prophétiques" dont le livre de Jonas est une astucieuse parodie -- ce n'est guère son pathos qui est mis en avant. Ce qu'il dit, sans s'en plaindre, mais en l'opposant à la plainte de Baruch, c'est que son "activité" à lui, si on l'appréhende sous l'angle comptable de la somme et du bilan, aboutit à un résultat nul. Elle ne lui aura rien rapporté, il n'y aura rien gagné. Cette révélation de l'improductivité globale, de la déséconomie de l'entreprise divine, qui ne dégage pas de bénéfices, dévoile l'impensé des lamentations de Baruch, et notamment de sa quête frustrée d'un (lieu de) repos (menouha, terme qui, soit dit en passant, deviendra un mot-clé de la mystique juive, désignant en particulier le "lieu" secret où les prophètes reçoivent leur inspiration) -- repos à ses yeux bien mérité sans aucun doute, mais dont la réalisation comme la justification dépendent toujours d'une possibilité de capitalisation ou de thésaurisation -- de résultats d'activité, récoltes, bénéfices, profits ou mérites (on repense à la parabole de Luc xii, 16-21). Or l'œuvre divine est sans reste -- et dans ce dernier mot on peut entendre toute sorte de résonances: entre autres l'équivoque homonymique ou polysémique de l'anglais rest, le débat "intra-biblique" sur le repos de Dieu (entre la première page de la Genèse, l'Evangile selon saint Jean ou l'épître aux Hébreux), et la question lancinante de Qohéleth, ma-yithrôn, que reste-t-il, quel avantage, quel profit, à quoi ça sert, à quoi bon ?

Toujours est-il que rapportée à la dépense divine la quête de repos de Baruch, si modeste, raisonnable, économique, compréhensible et justifiée qu'elle puisse lui sembler, apparaît soudain comme un luxe scandaleux et une prétention démesurée. Il recherche de grandes choses (l'expression rappelle le psaume cxxxi; cf. http://etrechretien.discutforum.com/t337-soul-sitting). Vouloir gagner, garder, économiser, mettre de côté, sauver (save, encore une intéressante amphibologie anglo-saxonne évoquant le salut et l'épargne) quelque chose, quoi de plus naturel ? -- mais voilà, le dieu, lui, ne garde rien. Un autre refrain évangélique revient à l'esprit: l'esclave n'est pas plus grand que son maître. Dépassant de très loin, question "désintéressement", un autre thème évangélique, celui du trésor accumulé et en sûreté dans le ciel.

Que peut promettre un dieu qui ne garde rien -- insolvable par prodigalité chronique, par générosité absolue dans la destruction comme dans la création ? Une évidence, une tautologie -- une lapalissade longtemps avant la lettre. Tant que tu vivras, où que tu ailles, tu auras pour toi ta npš (ta "vie", ton "âme", ton "être", toi-même). Tout le contraire d'une généralité pourtant -- non seulement parce que le langage est en l'espèce celui d'une situation et d'un temps peu ordinaires (de guerre, de destruction, de massacre, d'exil et de pillage -- ta npš comme šll, "comme butin", place ironiquement Baruch dans la peau d'un conquérant victorieux qui du combat ne sauverait que sa peau, comme un vaincu rescapé de la défaite), mais parce qu'il n'y a sans doute rien de plus "personnel".

A un tel dieu, on peut en tout cas reconnaître ceci: il passe au plaignant l'envie de se plaindre, de réclamer justice, de demander son dû, a fortiori une récompense ou un traitement de faveur. Or -- comme l'a expérimenté Baruch -- tout cela est inutilement fatigant, et d'abord pour le plaignant lui-même.

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MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Sam 01 Juin 2013, 18:25

La négociation qui s'engagea entre Dieu et Abraham concernant la destruction de Sodome, nous livre l'image d'un Dieu solidaire, abordable, prêt à mettre au courant un de ses serviteurs de son projet et à accepter de discuter de la légitimité, du bien fondé de sa décision.
En effet en Gen 18, c'est Dieu qui prend l'initiative ... Il se pose la question: informera-t-il ou non Abraham du châtiment qu'il s'apprête à infliger aux gens de Sodome ... "Vais-je cacher à Abraham ce que je vais faire" (18.17)

Dieu accepte de se livrer donc à une négociation ... à un marchandage ... Abraham place Dieu "au pied du mur" et Dieu se laisse faire.

Le récit ne nous dépeint pas un Abraham qui ose pousser le marchandage, jusqu'à un seul juste, ce que fera l'auteur de Jérémie, "si vous découvrez un homme, un qui pratique le droit, qui recherche la vérité : alors je pardonnerai à cette ville, dit Yahvé." (5,1)

Quelle vision de Dieu avait ces rédacteurs biblique ... un Dieu que l'on peut influencer, à qui l'on peut faire changer d'avis ... un Dieu qui demande l'opinion des hommes avant d'agir.
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MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Sam 14 Nov 2015, 13:41

L'actualité de la nuit, qui nous rapproche pour une fois du quotidien d'ailleurs, me rappelle ce matin les textes ci-médités. On pourrait -- pour la circonstance plus que pour le thème de la solidarité divine* -- leur adjoindre les Lamentations.

* Encore que la compassion y soit, bien sûr, dans le passage (3,21ss) le plus connu et le moins sombre du livre; mais ce n'est malheureusement pas celui qui paraît aujourd'hui le plus "actuel".
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