Etre chrétien ou pas?

apporter une aide et fournir un support de discussion à ceux ou celles qui se posent des questions sur leurs convictions
 
PortailPortail  AccueilAccueil  CalendrierCalendrier  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Dieu solidaire

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Narkissos

avatar

Nombre de messages : 5388
Age : 58
Date d'inscription : 22/03/2008

MessageSujet: Dieu solidaire   Lun 21 Déc 2009, 02:17

Tu dis: "Quel malheur pour moi! Yhwh ajoute le tourment à ma douleur; je me fatigue à force de gémir, et je ne trouve pas le repos!" (...) Ainsi parle Yhwh: Je rase ce que j'ai bâti, je déracine ce que j'ai planté -- tout ce pays. Et toi, tu rechercherais de grandes choses? Ne les recherche pas! Car je fais venir le malheur sur tous... mais je te donnerai ta vie pour butin, dans tous les lieux où tu iras.
Jérémie 45,3ss (oracle à Baruch).

Toi, tu as pitié du ricin qui ne t'a coûté aucune peine et que tu n'as pas fait grandir, qui est né en une nuit et qui a disparu en une nuit. Et moi, je n'aurais pas pitié de Ninive, la grande ville, où il y a plus de cent vingt mille humains qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche, et des bêtes en grand nombre!
Jonas 4,8ss.

Bien qu'il s'agisse dans le premier cas de châtiment et dans le second de grâce, je trouve depuis longtemps une consonance profonde à ces deux textes où Dieu répond à une plainte en révélant sa propre souffrance engagée dans celles non seulement des humains mais (chez Jonas) de tous les êtres vivants -- ce qui est assez exceptionnel dans l'A.T., et somme toute assez proche du thème bouddhique (entre autres) de la "compassion universelle". On n'est pas loin non plus du Dieu de l'évangile qui est solidaire du sort de chaque moineau (Matthieu 10,29//).

Il en découle une religion qui n'est en aucun cas une assurance contre le malheur mais qui, en quelque sorte, le désenclave.
Revenir en haut Aller en bas
http://oudenologia.over-blog.com/
Narkissos

avatar

Nombre de messages : 5388
Age : 58
Date d'inscription : 22/03/2008

MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Sam 25 Juin 2011, 13:04

D'autres lectures ce matin m'ont ramené à ce fil, où je m'aperçois que -- symptomatiquement sans doute -- j'ai négligé de relever l'humour des réponses divines, contrepartie pourtant vitale de leur teneur "compassionnelle".
Humour rédempteur aussi, à sa manière, dernier rédempteur peut-être. Le rire sauve même du ridicule, et il en est bien le seul capable.
La comédie (divine ou humaine), pudique jusque dans la "politesse du désespoir", prend heureusement la relève de la tragédie lorsque celle-ci s'enlise dans une complaisance grotesque, voire obscène. Et si la complainte s'appesantit jusqu'au ridicule, n'est-ce pas justement parce qu'elle y cherche, tout au fond, un éclat de rire salvateur?
Revenir en haut Aller en bas
http://oudenologia.over-blog.com/
free



Nombre de messages : 4052
Age : 56
Date d'inscription : 21/03/2008

MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Mer 29 Mai 2013, 18:38

Dans l'analogie souvent relevée (cf. http://etrechretien.discutforum.com/t325-dieu-solidaire) entre ce petit oracle à Baruch et la conclusion (en queue de poisson, avait un jour remarqué, sans chercher à faire de l'esprit, une lectrice candide) du livre de Jonas, le cœur et l'attention du lecteur chrétien ou post-chrétien inclineraient plutôt vers celle-ci que vers celui-là. Non seulement parce que le personnage et l'histoire de Jonas sont autrement plus pittoresques que ceux de l'obscur Baruch, scribe de son état, surtout si l'on s'en tient au canon hébreu; aussi parce que le dieu qui renonce à la destruction est sans aucun doute à nos yeux plus aimable, pour ne pas dire plus"politiquement correct", que celui qui l'assume. Nonobstant ce qu'ils peuvent avoir de commun et qu'il ne faut peut-être pas trop se hâter de définir, ce dernier par un autre côté en rappelle aussi un troisième, le Yahvé "anti-humaniste" (ne lésinons pas sur l'anachronisme) dont les discours achèvent le corps poétique du livre de Job (xl--xli) -- celui qui réduit au silence les plaintes du "juste" en ne lui envoyant pas dire que l'homme, ses questions, ses gémissements, ses récriminations et ses gesticulations sont le cadet de ses soucis. (Pour refermer le triangle, on pourra noter que le dieu de Job s'intéresse aux animaux comme celui de Jonas, à ceci près qu'il semble s'y intéresser davantage qu'aux humains -- privilège tout relatif d'ailleurs, car même le vivant est à peine pour lui une priorité: c'est de tout un univers qu'il s'occupe).

Revenons au dieu de Baruch: il est créateur et destructeur -- non pas forcément d'un "monde" totalisé, comme le Yahvé-dieu du déluge (et de quatre), mais de "choses" et d'"êtres" particuliers (en l'occurrence: le royaume de Juda). Il démolit ce qu'il a lui-même bâti, il arrache ce qu'il a lui-même planté. Il ne s'en explique pas (les explications certes ne manquent pas dans l'ensemble du livre de Jérémie, mais ce morceau présente assez de marques d'autonomie pour que rien n'oblige à les lui rapporter). Comme le Yahvé du deutéro-Isaïe (et de cinq) il est le "sujet" unique (en son genre) de l'action et de la passion, de l'événement jugé "bon" ou "mauvais" d'un point de vue déterminé -- qui n'est précisément pas le sien. Ce qui ne signifie pas qu'il soit indifférent, insensible, impassible, même si -- contrairement au dieu de Jonas, et davantage encore d'autres textes plus sérieusement "prophétiques" dont le livre de Jonas est une astucieuse parodie -- ce n'est guère son pathos qui est mis en avant. Ce qu'il dit, sans s'en plaindre, mais en l'opposant à la plainte de Baruch, c'est que son "activité" à lui, si on l'appréhende sous l'angle comptable de la somme et du bilan, aboutit à un résultat nul. Elle ne lui aura rien rapporté, il n'y aura rien gagné. Cette révélation de l'improductivité globale, de la déséconomie de l'entreprise divine, qui ne dégage pas de bénéfices, dévoile l'impensé des lamentations de Baruch, et notamment de sa quête frustrée d'un (lieu de) repos (menouha, terme qui, soit dit en passant, deviendra un mot-clé de la mystique juive, désignant en particulier le "lieu" secret où les prophètes reçoivent leur inspiration) -- repos à ses yeux bien mérité sans aucun doute, mais dont la réalisation comme la justification dépendent toujours d'une possibilité de capitalisation ou de thésaurisation -- de résultats d'activité, récoltes, bénéfices, profits ou mérites (on repense à la parabole de Luc xii, 16-21). Or l'œuvre divine est sans reste -- et dans ce dernier mot on peut entendre toute sorte de résonances: entre autres l'équivoque homonymique ou polysémique de l'anglais rest, le débat "intra-biblique" sur le repos de Dieu (entre la première page de la Genèse, l'Evangile selon saint Jean ou l'épître aux Hébreux), et la question lancinante de Qohéleth, ma-yithrôn, que reste-t-il, quel avantage, quel profit, à quoi ça sert, à quoi bon ?

Toujours est-il que rapportée à la dépense divine la quête de repos de Baruch, si modeste, raisonnable, économique, compréhensible et justifiée qu'elle puisse lui sembler, apparaît soudain comme un luxe scandaleux et une prétention démesurée. Il recherche de grandes choses (l'expression rappelle le psaume cxxxi; cf. http://etrechretien.discutforum.com/t337-soul-sitting). Vouloir gagner, garder, économiser, mettre de côté, sauver (save, encore une intéressante amphibologie anglo-saxonne évoquant le salut et l'épargne) quelque chose, quoi de plus naturel ? -- mais voilà, le dieu, lui, ne garde rien. Un autre refrain évangélique revient à l'esprit: l'esclave n'est pas plus grand que son maître. Dépassant de très loin, question "désintéressement", un autre thème évangélique, celui du trésor accumulé et en sûreté dans le ciel.

Que peut promettre un dieu qui ne garde rien -- insolvable par prodigalité chronique, par générosité absolue dans la destruction comme dans la création ? Une évidence, une tautologie -- une lapalissade longtemps avant la lettre. Tant que tu vivras, où que tu ailles, tu auras pour toi ta npš (ta "vie", ton "âme", ton "être", toi-même). Tout le contraire d'une généralité pourtant -- non seulement parce que le langage est en l'espèce celui d'une situation et d'un temps peu ordinaires (de guerre, de destruction, de massacre, d'exil et de pillage -- ta npš comme šll, "comme butin", place ironiquement Baruch dans la peau d'un conquérant victorieux qui du combat ne sauverait que sa peau, comme un vaincu rescapé de la défaite), mais parce qu'il n'y a sans doute rien de plus "personnel".

A un tel dieu, on peut en tout cas reconnaître ceci: il passe au plaignant l'envie de se plaindre, de réclamer justice, de demander son dû, a fortiori une récompense ou un traitement de faveur. Or -- comme l'a expérimenté Baruch -- tout cela est inutilement fatigant, et d'abord pour le plaignant lui-même.

http://oudenologia.over-blog.com/
Revenir en haut Aller en bas
free



Nombre de messages : 4052
Age : 56
Date d'inscription : 21/03/2008

MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Sam 01 Juin 2013, 18:25

La négociation qui s'engagea entre Dieu et Abraham concernant la destruction de Sodome, nous livre l'image d'un Dieu solidaire, abordable, prêt à mettre au courant un de ses serviteurs de son projet et à accepter de discuter de la légitimité, du bien fondé de sa décision.
En effet en Gen 18, c'est Dieu qui prend l'initiative ... Il se pose la question: informera-t-il ou non Abraham du châtiment qu'il s'apprête à infliger aux gens de Sodome ... "Vais-je cacher à Abraham ce que je vais faire" (18.17)

Dieu accepte de se livrer donc à une négociation ... à un marchandage ... Abraham place Dieu "au pied du mur" et Dieu se laisse faire.

Le récit ne nous dépeint pas un Abraham qui ose pousser le marchandage, jusqu'à un seul juste, ce que fera l'auteur de Jérémie, "si vous découvrez un homme, un qui pratique le droit, qui recherche la vérité : alors je pardonnerai à cette ville, dit Yahvé." (5,1)

Quelle vision de Dieu avait ces rédacteurs biblique ... un Dieu que l'on peut influencer, à qui l'on peut faire changer d'avis ... un Dieu qui demande l'opinion des hommes avant d'agir.
Revenir en haut Aller en bas
Narkissos

avatar

Nombre de messages : 5388
Age : 58
Date d'inscription : 22/03/2008

MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Sam 14 Nov 2015, 13:41

L'actualité de la nuit, qui nous rapproche pour une fois du quotidien d'ailleurs, me rappelle ce matin les textes ci-médités. On pourrait -- pour la circonstance plus que pour le thème de la solidarité divine* -- leur adjoindre les Lamentations.

* Encore que la compassion y soit, bien sûr, dans le passage (3,21ss) le plus connu et le moins sombre du livre; mais ce n'est malheureusement pas celui qui paraît aujourd'hui le plus "actuel".
Revenir en haut Aller en bas
http://oudenologia.over-blog.com/
Narkissos

avatar

Nombre de messages : 5388
Age : 58
Date d'inscription : 22/03/2008

MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Mer 10 Jan 2018, 16:55

Une autre réflexion me rappelle ces textes: il faudrait en effet ajouter que le "dieu solidaire" est aussi un "dieu raté", dont toutes les entreprises agricoles ou artisanales (cultivateur, jardinier, potier, constructeur) tournent invariablement mal, et qui n'en finit plus de "se repentir", de se voir dans l'obligation de défaire ce qu'il a fait et de ne même pas y parvenir -- qu'il s'agisse de la création de l'homme au déluge, de l'histoire d'Israël, de Juda et de Jérusalem dans Jérémie, ou de l'histoire universelle dans Jonas...
Revenir en haut Aller en bas
http://oudenologia.over-blog.com/
free



Nombre de messages : 4052
Age : 56
Date d'inscription : 21/03/2008

MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Jeu 11 Jan 2018, 11:54

Ces différents motifs sont encore tissés par Slavoj Žižek dans La marionnette et le nain. Et ils se concentrent une nouvelle fois dans la figure de Job. Car ce que le livre de Job donne à voir, y compris dans ses derniers versets que l’on lit d’ordinaire comme la pure manifestation, spectaculaire et irréfutable, de la toute puissance, c’est à l’inverse, selon Žižek, l’impuissance de Dieu. Si Job, ultimement, se tait, ce n’est pas parce qu’il est réduit au silence par la présence écrasante de Dieu, mais parce qu’il a perçu, dans sa bruyante démonstration de force, une « fanfaronnade » désespérée, destinée à masquer son impuissance : « Job a soudain compris que ce n’était pas lui mais Dieu lui même qui était mis à l’épreuve dans ses malheurs, et que cette épreuve s’est soldée par un échec lamentable de Dieu ». Et c’est en cela que la figure de Job annonce celle du Christ, à ceci près qu’avec le Christ, l’écart entre le désespéré qui souffre et Dieu, ou encore l’écart entre l’homme et Dieu, est transposé en Dieu lui même. Le « mon Père, pourquoi m’as tu abandonné ? » du Christ n’est pas une plainte adressée au « Père tout puissant et capricieux dont les manières nous sont incompréhensibles […], mais une plainte laissant deviner l’impuissance de Dieu ». Avec le lamma sabacthani, « c’est Dieu le Père qui meurt effectivement en révélant sa totale impuissance, après quoi il ressuscite sous la forme du Saint Esprit ». C’est en ce sens que le christianisme est la religion de la Révélation : c’est parce qu’il expose, sans plus la crypter ni la masquer comme le font encore la gnose ou le paganisme, l’impuissance de Dieu. Le contenu de sa révélation, ce n’est pas sa puissance cachée, mais son impuissance.

https://www.cairn.info/revue-philosophique-2010-3-page-307.htm
Revenir en haut Aller en bas
Narkissos

avatar

Nombre de messages : 5388
Age : 58
Date d'inscription : 22/03/2008

MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Jeu 11 Jan 2018, 13:52

Excellente revue de livres, qui donne d'abondantes pistes de lecture et, en attendant, un tour d'horizon remarquable du thème (de la "puissance", toute-puissance, impuissance ou en-puissance de "Dieu"). Où je constate avec grand plaisir, non seulement que la "frontière" entre théologie et philosophie n'a jamais existé en profondeur (ce dont je suis convaincu depuis assez longtemps), mais que c'est une évidence encore plus largement partagée (au moins chez les penseurs européens) au XXIe siècle qu'au XXe. Malheureusement cela n'atteint guère le "grand public", des "croyants" de toutes "religions" comme des "incroyants" qui croient plus que jamais à la réalité des "frontières", et qui ont toutes les raisons d'y croire tant qu'ils s'en tiennent à la surface des choses.

Ce qu'occulte peut-être Žižek -- mais il faudrait le lire in extenso -- c'est qu'entre la "toute-puissance" et l'"impuissance" divines il y a au moins autant de corrélation que d'alternative "logiques" (chose à laquelle le moyen-âge chrétien scolastique, juif et musulman était plus sensible, voir plus haut dans l'article): la notion de "toute-puissance" bascule d'elle-même dans l'"impuissance", et réciproquement; un dieu qui peut tout faire est ipso facto un dieu qui ne peut pas tout faire, et qui finit par ne rien pouvoir faire; mais un dieu qui ne peut rien faire rouvre par là même le champ des possibles, il dégage de la "puissance". "Dieu" à vrai dire n'y est pas pour grand-chose, l'aporie est dans le concept même de "puissance" (possibilité, pouvoir, etc.), et dans la temporalité qu'il suppose: si je peux faire quelque chose, je le fais ou je ne le fais pas, mais dès lors je ne pourrai plus ne pas l'avoir fait (ou l'avoir fait); mon "pouvoir" s'auto-limite tout seul à mesure qu'il s'exerce, il le ferait même s'il était le seul "pouvoir" en présence, a fortiori s'il ne l'est pas.

S'il demeure du "religieux" là-dedans, il se trouve dans la pratique de la prière, que toutes les logiques de la puissance devraient arrêter, "en droit", mais n'arrêtent pas, "en fait". Que je perçoive "Dieu" comme tout-puissant, relativement puissant ou tout à fait impuissant, je n'ai jamais aucune raison de le "prier", mais ça ne m'empêche pas de le "prier". Les prières a-thées de Bataille sont à cet égard exemplaires.

Cf. aussi ce texte de Nietzsche qui m'avait tant ému.
Revenir en haut Aller en bas
http://oudenologia.over-blog.com/
free



Nombre de messages : 4052
Age : 56
Date d'inscription : 21/03/2008

MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Jeu 11 Jan 2018, 17:20

"Comment pourrais-je te traiter, Ephraïm ? Pourrais-je te livrer, Israël ? Comment pourrais-je te traiter comme Adma ? Te rendrais-je semblable à Tseboïm ?    
Mon cœur est bouleversé, toute ma pitié s'émeut. Je n'agirai pas selon ma colère ardente, je ne reviendrai pas pour détruire Ephraïm ; car je ne suis pas un homme, mais Dieu ; en ton sein je suis le Saint : je ne viendrai pas avec fureur." Os 11, 8-9

La pitié de Dieu est une faiblesse qui l'empêche d'appliquer sa justice, paradoxalement l'auteur justifie cette attitude en affirmant, "car je ne suis pas un homme, mais Dieu".


Citation :
qu'il s'agisse de la création de l'homme au déluge, de l'histoire d'Israël, de Juda et de Jérusalem dans Jérémie, ou de l'histoire universelle dans Jonas...

"C'est inutilement que j'ai frappé vos fils ; ils n'ont pas voulu recevoir l'instruction ; votre épée a dévoré vos prophètes, comme un lion destructeur" Jér 2,30


"Pourquoi donc ce peuple de Jérusalem se montre-t-il rebelle  par une continuelle infidélité ? Ils persistent dans la tromperie,  ils refusent de revenir" Jér 8,5


Dieu prisonnier de sa colère et de sa douleur.
Revenir en haut Aller en bas
Narkissos

avatar

Nombre de messages : 5388
Age : 58
Date d'inscription : 22/03/2008

MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Jeu 11 Jan 2018, 18:30

En effet, le livre d'Osée est l'un de ceux qui décrivent le mieux cette espèce de déchirement et d'épuisement sentimental (se souvenir de l'intrigue initiale, l'histoire de l'épouse infidèle que le mari renvoie et reprend, dont il n'arrive pas à désespérer -- même si au chapitre 11 on passe plutôt à une relation père/enfant). Dans les versets que tu cites il y a plein de subtilités en hébreu. P. ex., Adma/Tseboïm renvoie à la tradition de Sodome et Gomorrhe, les villes "renversées/bouleversées" (hpk), or ici c'est le dieu qui prend le "renversement/bouleversement" sur lui (litt. "mon cœur est renversé/bouleversé, nhpk, sur moi"). Le dieu subit ce qu'il fait, cette logique n'en sera que plus implacable dans un "monothéisme" qui jouxte nécessairement le "panthéisme": comment un "Dieu" qui a rapport à "tout" ne serait-il pas atteint par tout ce qui arrive, même si c'est lui qui le "fait" ? Cf. aussi le chapitre suivant et la lecture de S. Weil dont on parlait il y a peu (29.12.2017): le dieu qui pleure et supplie devant Jacob, bêtement "vainqueur".

Au sujet de Jérémie, je pensais surtout à l'oracle à Baruch exposé au début de ce fil, mais il est vrai que tout au long du livre on retrouve, plus ou moins, le même pathos (à ceci près que dans la perspective de la destruction de Jérusalem et de l'exil à Babylone, le fait de "subir" n'empêche manifestement pas Yahvé d'"agir").

Qu'il faille être affaibli et impuissant pour paraître "aimable", le paradoxe, soit dit en passant, ne se limite peut-être pas à la théologie: combien de parents terrifiants pour leurs enfants ne leur deviennent supportables qu'une fois "diminués", comme on dit, par l'âge et la maladie ? Côté théologie, on peut aussi penser au sarcasme de Nietzsche sur le Dieu chrétien, plutôt grand-père que père... ce n'est assurément pas faux, mais comme on le voit ici, ça commence bien avant le NT...

La cerise sur le gâteuxau, ce sera d'appeler ça "amour": mot qui gardait tout son sens quand il s'agissait d'un dieu qui pouvait aimer l'un et et haïr l'autre, se mettre en colère, rejeter, pardonner, etc.; mais qui n'a plus du tout le même sens quand il s'agit de la relation nécessaire, structurelle, méta-physique, de "Dieu" à tout comme à lui-même (Dieu est amour).

---

En marge: le fameux jeu graphique "solitaire/solidaire" (un seul mot écrit sur la dernière toile d'un peintre, dont la lecture est indécidable), dans la nouvelle de Camus justement intitulée Jonas, et qui renvoie d'ailleurs à une "vraie" étymologie latine (les deux mots sont effectivement apparentés, dans la grande famille de solus qui donne aussi sol, solide, seul, désolé, isolé, donc île, etc.), vaut de façon exemplaire, paradigmatique, c'est-à-dire (paradoxalement) unique et singulière en (mono-)théologie: en "Dieu" toute "relation" se fonde et s'annule en même temps, s'il n'a pas en dernière analyse d'autre que lui-même, s'il est son autre et tous ses autres. Ce que dit à sa façon la figure trinitaire en dépit de tous ses garde-fous "orthodoxes", mais au fond aucun monothéisme (juif ou musulman p. ex.) ne peut dire autre chose: en "Dieu" toutes les différences s'originent et se résorbent, tout venant de lui seul finit par revenir à lui seul. A cette échelle, ou à ce niveau de "profondeur", "l'amour" devient rigoureusement indiscernable d'un "égoïsme", d'un "autisme" ou d'une "tautologie". Il n'en est pas moins manifeste dans le déploiement du phénomène, dans l'événement du spectacle, dans le cours des choses et des êtres où il y a effectivement, mais provisoirement, de l'autre et des autres (autres que "soi", autres que "l'amour").
Revenir en haut Aller en bas
http://oudenologia.over-blog.com/
free



Nombre de messages : 4052
Age : 56
Date d'inscription : 21/03/2008

MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Jeu 18 Jan 2018, 16:44

La Bible nous décrit souvent un Dieu qui entre en relation avec les humains sous la forme d'une alliance, Dieu s'allie avec Abraham, avec Moïse, David et avec le peuple d'Israël. Dieu forme une "alliance" avec les humains, ce qui souligne le fait qu'il devient pleinement solidaire  avec les humains, il forme un seul bloc avec les humains, dans une relation ou il engage son avenir avec eux. Dans une union, on perd une partie de soi et associe sa vie à l'autre partie.
Revenir en haut Aller en bas
Narkissos

avatar

Nombre de messages : 5388
Age : 58
Date d'inscription : 22/03/2008

MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Jeu 18 Jan 2018, 17:20

Pour rappel, le modèle de l'"alliance" biblique, bryt / berith en hébreu et diathèkè en grec (c.-à-d. disposition unilatérale comme le "testament", non alliance bilatérale comme la sunthèkè, cf. nos discussions sur l'épître aux Hébreux), c'est le "traité de vassalité", notamment assyrien. C'est typiquement une "loi du plus fort", un rapport asymétrique de protection / soumission-service (le suzerain protège le vassal, le vassal doit l'obéissance et le tribut au suzerain). Mais il est vrai que dans la mesure où cette relation est actée, écrite, prescrite, validée par des sacrifices et des serments qui impliquent une auto-malédiction en cas d'infidélité, elle engage aussi, quoique de façon très inégale, le "plus fort". C'est au fond la relation domestique maître-esclaves (la relation mari-femme[s] étant à peine différente) transposée à l'échelle de la politique internationale (suzerain-vassaux), ou sur le plan "religieux" à la relation du dieu tutélaire et de "son peuple" (le même mot hébreu, minha, désigne indifféremment le "tribut" dû au suzerain et l'"offrande" due au dieu). Même si cela se colore de connotations affectives très différentes d'un texte à l'autre, il ne faut pas perdre de vue cette provenance historique du concept d'"alliance": il en reste toujours quelque chose.
Revenir en haut Aller en bas
http://oudenologia.over-blog.com/
free



Nombre de messages : 4052
Age : 56
Date d'inscription : 21/03/2008

MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Ven 19 Jan 2018, 16:13

Citation :
Mais il est vrai que dans la mesure où cette relation est actée, écrite, prescrite, validée par des sacrifices et des serments qui impliquent une auto-malédiction en cas d'infidélité, elle engage aussi, quoique de façon très inégale, le "plus fort". C'est au fond la relation domestique maître-esclaves (la relation mari-femme[s] étant à peine différente) transposée à l'échelle de la politique internationale (suzerain-vassaux), ou sur le plan "religieux" à la relation du dieu tutélaire et de "son peuple" (le même mot hébreu, minha, désigne indifféremment le "tribut" dû au suzerain et l'"offrande" due au dieu).


Le texte d'Is 54, 6 ss ; traduit bien l'impossibilité pour Dieu de "rompre" une relation "amoureuse" avec son peuple et son ambivalence sentimentale (amour/haine), il est prisonnier de ses sentiments qui le poussent à rejeter ou à accueillir son peuple (un première amour qu'il ne peut oublier) :

"car le SEIGNEUR te rappelle comme une femme abandonnée dont l'esprit est affligé. La compagne de jeunesse peut-elle être rejetée ? — dit ton Dieu.
Un court instant, je t'avais abandonnée, mais avec une grande compassion je te recueillerai ; dans un débordement d'irritation, un instant je m'étais détourné de toi ; mais avec fidélité, pour toujours, j'aurai compassion de toi, dit ton rédempteur, le SEIGNEUR."
Revenir en haut Aller en bas
Narkissos

avatar

Nombre de messages : 5388
Age : 58
Date d'inscription : 22/03/2008

MessageSujet: Re: Dieu solidaire   Ven 19 Jan 2018, 17:48

Texte magnifique -- bien que ce qui précède serve aujourd'hui de prétexte à la "colonisation" israélienne, et que dans son contexte même il ne soit probablement pas exempt d'agressivité anti-"samaritaine". Rien n'est simple.

Dans le deutéro-Isaïe Yahvé s'identifie même (je dis "même" par rapport aux "valeurs" de son temps) à une femme et à une mère (cf. 42,14; 49,15; et encore dans le "trito", 66,13).
Revenir en haut Aller en bas
http://oudenologia.over-blog.com/
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Dieu solidaire   

Revenir en haut Aller en bas
 
Dieu solidaire
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» MES DEUX ALLERGIES: L'ALCOOL ET DIEU
» Prière au Père ! Que Dieu te bénisse toi qui lit cette prière !
» Le nom de Dieu
» Courte prière à Dieu miséricordieux pour obtenir la grâce de vivre l'amour au quotidien
» Mon Dieu, merci de ce jour qui finit

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Etre chrétien ou pas? :: UN JOUR, UN VERSET-
Sauter vers: