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 Idées emprisonnées.

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MessageSujet: Idées emprisonnées.   Ven 23 Avr 2010, 12:24

Idées emprisonnées

par W. P. Brown, membre de la Chambre des Communes

Un membre du parlement britannique souligne le danger qu’il y a à devenir esclave
d’une institution ou d’une organisation.


On peut classer les hommes et les femmes selon plusieurs systèmes : les classes dirigeante, moyenne ou ouvrière, les riches, les bourgeois et les pauvres, les croyants, les sceptiques et les athées, les conservateurs, les libéraux ou les socialistes, les catholiques et les protestants, les maîtres et les employés, et ainsi de suite, indéfiniment. Mais je crois que la seule classification qui importe vraiment et celle qui divise les hommes entre les serviteurs de l’esprit et les esclaves des organisations. Cette classification, qui empiète sur toutes les autres, est en réalité fondamentale. L’idée, l’inspiration, a son origine dans le monde intérieur, le monde de l’esprit. Mais, tout comme l’esprit humain doit s’incarner dans un corps, l’idée doit s’incarner dans une organisation. Que celle-ci soit politique, religieuse ou sociale n’a aucun espèce d’importance pour mon argumentation. Le point important est que, l’idée ayant pris corps dans une organisation, cette dernière se met petit à petit à assassiner l’idée qui lui a donné naissance.
On peut voir ce processus à l’œuvre dans quantité de domaines. Illustrons cela par un ou deux exemples. Dans le domaine de la religion, un prophète, un inspiré, aura une vision de la vérité, vision qu’il exprimera du mieux qu’il pourra, par des mots. Il ne dira pas tout ce qu’il a vu, car chaque expression de la vérité en fixe même temps les limites. Mais il exprimera la signification de sa vision. Ce qu’il dira ne sera que partiellement compris par ceux qui l’écouteront, et lorsque ces derniers répéteront ce qu’ils penseront avoir compris de l’idée du prophète, il y aura déjà une grande différence avec sa vision originale. C’est sur ce que les disciples comprendront du message du prophète qu’une organisation, une église, sera bâtie. Le message à moitié compris deviendra un credo, et avant longtemps le principal souci de l’église sera de subsister en tant qu’organisation. Pour ce faire, toute déviation par rapport au credo donnera lieu à polémique et, si nécessaire, sera supprimée comme hérétique. En quelques dizaines ou en quelques centaines d’années ce qui avait été conçu pour véhiculer une nouvelle et brillante vérité sera devenu une prison pour les âmes. C’est ainsi que les hommes se tuent les uns les autres par amour pour Dieu et que l’on obtient l’opposé de ce qui était initialement prévu.
Dans le domaine de la politique, le rêve de l’ordre social, fondé sur la justice, est un système dans lequel l’homme n’exploitera pas son prochain, dans lequel chacun apportera sa contribution selon ses capacités et dans lequel chacun recevra selon ses besoins. C’est sur cette conception que l’on pourra bâtir un parti politique, lequel livrera bataille au fil des ans à l’ordre de choses existant. Tout comme dans le cas de l’église, il ne se passera pas longtemps avant que la principale préoccupation du parti ne soit sa propre survie. Là encore, toute déviation par rapport au credo politique sera réprimée. La “ ligne du parti ” devra être maintenue et les dissidents éliminés. Au fil du temps, le parti arrivera au pouvoir. Mais, à ce moment-là, il ne sera plus dirigé par des idéalistes rêveurs, mais par des gens inflexibles qui se mettront alors à utiliser leur autorité nouvellement acquise pour établir un despotisme plus dur encore que celui de ceux qui auront été chassés du pouvoir et à tomber dans exactement les mêmes travers que ceux qu’ils dénonçaient chez leurs anciens adversaires. Il n’en résultera ni liberté ni justice sociale, mais un contrôle totalitaire plus étroit dont le but sera de maintenir au pouvoir une nouvelle classe privilégiée, laquelle sera, du fait de l’expérience de ses membres, plus impitoyable que l’ancienne.
On peut trouver des exemples de ce genre dans tous les domaines de la vie. Ces deux-là suffiront, cependant, pour démontrer ce qui est l’objet de ma préoccupation, à savoir que, une fois que l’idée a donné naissance à l’organisation, cette dernière n’a plus d’intérêt que pour elle-même, intérêt qui n’a plus aucun rapport avec l’idée qui lui a donné naissance, et lui devient même hostile. Qu’est-ce qui permet à ce processus de se mettre en place ? Qu’est-ce qui permet à l’organisation de s’opposer à l’idée qui est à l’origine de son existence et qui l’a inspirée ? Il s’agit tout simplement de la tendance qu’ont les hommes et les femmes à devenir prisonniers de l’organisation au lieu d’être serviteurs de son esprit. De nombreux éléments composent cette tendance. Il y a, par exemple, le sentiment que l’on ne peut diriger une organisation sans en devenir prisonnier. L’organisation a ses propres nécessités dans le cadre desquelles l’idée originale devait être plutôt conforme. Dès que l’idée n’est plus simple spéculation et prend corps dans les faits, elle commence à être dénaturée petit à petit par toute sorte d’influences rampantes et insidieuses. À ce moment-là, les dirigeants n’ont nul besoin d’être conscients de leur infidélité à l’idée originelle. Mieux, ils peuvent présenter des arguments pour dire que cette grande idée ne peut être manifestée qu’en partie et qu’elle ne devrait rester qu’une simple idée. En somme, mieux vaut n’avoir que la moitié de la miche idéale que pas de pain du tout.
Ensuite, plus la zone dans laquelle l’idée est introduite est grande, plus large est le cercle d’hommes et de femmes auprès desquels l’organisation la propage, plus elle doit être “ schématisée ” à des fins de propagande. L’idée qui donne naissance à un parti qui veut établir une communauté coopérative doit être traduite en propositions pratiques comme la journée de huit heures ou la semaine de cinq jours afin d’obtenir le soutien des masses. Ainsi, l’organisation devient moins le véhicule d’une idée qu’un canal servant à servir des intérêts particuliers. Le fait de servir de tels intérêts particuliers attire d’autres groupes organisés qui sont plus intéressés par les objectifs limités nouvellement adoptés par l’organisation que par la grande idée de départ. La pression exercée par de tels groupes sera ressentie par l’organisation, et le résultat sera que l’idée d’origine sera reléguée à l’arrière-plan au profit d’objectifs moins ambitieux. Le Diable circule dans ce monde, et il est parfois nécessaire de lui tendre une bougie.
Voici un autre élément à considérer : il y a toujours une bonne probabilité que les prophètes se fassent supprimer. Cette probabilité s’accroît s’ils quittent l’anonymat pour se faire connaître publiquement comme prophètes, et augmente d’avantage encore s’ils arrivent sur la place publique en étant désarmés. Les prophètes ne devraient arriver sans armes que s’ils pensent que leur œuvre est accomplie et sont donc préparés à s’en aller. Certains prophètes prennent les armes, et même si le prophète originel ne le fait pas, ses disciples peuvent le faire. Il faut combattre le Diable avec ses propres armes. Voilà un argument qui peut paraître logique, mais qui est désastreux en pratique, car il signifie que les serviteurs de Dieu, les disciples de l’idée, ont tendance à descendre se mettre au niveau du Diable. À mesure que l’organisation s’accroît, elle dégénère et ses dirigeants ne sont plus ce qu’ils étaient à l’origine.
De nombreux éléments se combinent pour maintenir les membres de base dans l’organisation, même lorsqu’ils prennent conscience, parfois à leur insu, qu’un gouffre commence à se former, voire même à béer, entre l’organisation et l’idée d’origine. Il y a premièrement la force de l’inertie : il est plus facile de rester que de partir, et se laisser entraîner est plus facile que de prendre une décision. Il y a ensuite le facteur affectif. Nous avons tous tendance à projeter sur l’organisation dont nous sommes membres les vertus que nous voudrions posséder et à être aveugles quant à ses défauts. Et, finalement, les hommes sont des créatures grégaires et détestent quitter des amis de longue date. L’organisation change petit à petit, et à mesure que s’effectuent ces changements elle attire à elle de nouveaux éléments qui approuvent ces changements. Cela ne se fait pas par des calculs conscients, lesquels viennent plus tard, au moment où l’idée de départ a été abandonnée, mais parce que l’organisation développe sa propre logique, sa propre raison d’être [en français dans le texte — N.d.T.], et parce que les hommes ont tendance à devenir les prisonniers de l’organisation, celle-ci peut finir par soutenir des idées opposées à celle qui est à l’origine de son existence.
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Narkissos

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MessageSujet: Re: Idées emprisonnées.   Ven 23 Avr 2010, 12:42

Sont-ce les idées qui s'incarnent, ou les corps qui produisent - entre autres - des idées?
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seb

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MessageSujet: Re: Idées emprisonnées.   Ven 23 Avr 2010, 15:07

Même ce petit groupe que nous sommes sur ce forum influence nos idées et représente un embryon d'organisation. Nous ne sommes jamais totalement libres de ce que nous pensons en fait, et le fait de s'accrocher à des idéaux immuables n'est pas forcément... idéal.

J'en viens donc à penser (sous influence certainement ), que ce que je suis, ce que je pense, et donc mes actions, sont principalement - et peut-être uniquement - guidés par les influences que j'ai subies dans ma vie. Je ne maitrise donc rien moi-même, ou pas grand chose, de ce processus qui fait de moi ce que je suis.

Toujours est-il que cela n'enlève rien au fait que je dois accepter les conséquences de mes actes, et subir les tourments de ma conscience si je n'agis pas en accord avec elle...

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