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 De la Bible comme "littérature"

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Narkissos

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MessageSujet: De la Bible comme "littérature"   Sam 22 Nov 2014, 16:19

Il n'est guère aujourd'hui d'ouvrage (scientifique ou religieux, savant ou populaire, critique ou conservateur) sur la Bible qui ne consacre une part considérable à l'analyse littéraire des textes, ou du moins ne mette en valeur leur aspect et leur qualité littéraires.

Il y a seulement cinquante ans le même type d'ouvrage s'intéressait surtout à ce que les textes disaient -- à l'historicité de leurs "histoires", à l'idéologie de leurs "idées", à leur propre situation (cadrage, contextualisation) dans "l'histoire" et singulièrement dans "l'histoire des idées". Leur façon de dire (et d'écrire) n'était évoquée qu'accessoirement et au service de tout cela qui paraissait "l'essentiel".

Le centre de gravité de la "critique historique et littéraire" de la Bible s'est déplacé entre-temps, progressivement mais massivement, du premier adjectif au second. L'approche littéraire domine aujourd'hui à tel point que les questions historiques ou idéologiques y paraissent souvent secondaires, voire dépassées. Cela présente à mon sens d'importants et nombreux avantages (j'y reviendrai), mais aussi quelques inconvénients.

D'abord parce que la notion même de "littérature" au sens où nous l'entendons est, en l'espèce, manifestement anachronique (comme je le disais il y a quelques jours d'un autre sujet, tant qu'à être anachronique, autant l'être clairement). En français, depuis le XVIIIe siècle surtout, nous appelons "littérature" une catégorie particulière d'écrits (romans, nouvelles, contes, poésie, théâtre) définie précisément par l'attention à la "forme", à la "manière", au "style", à l'"art" dans un sens déjà plus artistique qu'artisanal, indépendamment du "fond" ou du "contenu" -- voire de l'absence de fond ou de contenu: c'est, ce n'est que, "de la littérature"; à la limite, la littérature idéale et pure serait celle qui écrirait pour ne rien dire. Nous y associons volontiers l'idée d'une certaine "gratuité" (tautologique ou solipsiste: l'art pour l'art, la littérature pour la littérature), celle aussi d'une "liberté" et même d'une certaine "irresponsabilité": on peut tout dire et tout faire en littérature, l'"auteur" n'est pas personnellement engagé par les propos et les actions de ses personnages et plus généralement par son texte, le droit achoppe sur le "prétexte littéraire" par lequel l'auteur échappe à la censure qui condamnerait ce que dit le texte s'il le disait dans un cadre "non littéraire", etc. Il peut y avoir de ce point de vue de la bonne et de la mauvaise littérature, mais c'est à la littérature et non à la loi d'en juger. En revanche un ouvrage scientifique, technique, juridique, historique, politique, philosophique ou religieux ne sera pas considéré a priori comme relevant de cette "catégorie" littéraire -- bien qu'il soit aussi susceptible d'être analysé sous cet angle.

Bien sûr, le "mot" et le "concept" n'ont fait que suivre d'assez loin la "chose": c'est parce que depuis la fin du moyen-âge, la Renaissance et surtout l'invention de l'imprimerie un certain type d'écrit, essentiellement identifiable à son souci de la "forme" en dépit de la diversité de ses formes, avait proliféré un peu partout en Europe (Dante, Rabelais, Montaigne, Cervantes, etc.) qu'il a fallu le nommer et le penser "comme tel" -- tout en le re-connaissant et en le "re-traçant" aussitôt en amont, dans la poésie, les contes, les légendes, les "romans" du moyen-âge, le théâtre, les épopées et les mythes de l'Antiquité, jusqu'aux origines de l'écriture. Tout cela, aux yeux d'un moderne, c'est de la "littérature"; et en même temps ce n'en est pas, puisque cela nous (re)vient d'un monde où il n'y a pas de "littérature comme telle" (si tant est qu'il y en ait jamais), parce que cette "littérature" est indissociablement liée à des "domaines" qui sont pour nous hors littérature (politique, droit, religion, rite, etc., dont on pourrait d'ailleurs dire sensiblement la même chose: ils ne sont pas distincts comme nous les distinguons).
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MessageSujet: Re: De la Bible comme "littérature"   Dim 23 Nov 2014, 23:09

Citation :
tautologique ou solipsiste: l'art pour l'art, la littérature pour la littérature

Benar El-Falouz aurait dit sur un tel sujet: "Ce qui a changé depuis lors a changé, reste le reste..."
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Narkissos

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MessageSujet: Re: De la Bible comme "littérature"   Lun 24 Nov 2014, 01:20

Enfin la relève (recyclage Eco-logique ?) pour ce pauvre La Palice, si injustement moqué ! :D

Le côté (apparemment) "pas sérieux", artificiel, gratuit, fantasque et superflu de la "littérature" ("Et tout le reste est littérature", scripsit Verlaine !) explique sans doute la réticence qu'on a (eue) à y rapporter un livre sacré, surtout si on le tient pour la Parole de Dieu, (sur-)chargée d'enjeux absolus comme le "salut éternel". De là aussi le temps qu'il a fallu aux "sciences bibliques" pour intégrer les méthodes des "études littéraires", quand bien même le principe (les textes bibliques doivent être lus, étudiés, analysés comme n'importe quel autre texte) en était acquis depuis fort longtemps parmi les exégètes critiques (protestants "libéraux" depuis le XIXe siècle, catholiques depuis les années 1940).

L'un des principaux avantages des approches littéraires, à mon sens, c'est qu'elles opèrent de façon transversale (ou oblique; décalée en tout cas) par rapport aux "études bibliques" plus classiques, et qu'elles déjouent ainsi les lignes de front traditionnelles. Là où le débat "dogmatique" opposait diamétralement, par exemple, les trinitaires aux anti-trinitaires sur quelques versets-preuves isolés de leur contexte; où le débat "historico-critique" opposait tout aussi radicalement les "critiques" aux "conservateurs" sur des questions de paternité, de datation, d'unité ou de démembrement-reconstruction des textes, ou encore d'historicité des récits, la perspective littéraire invite avant tout à la lecture, cursive, suivie, des textes tels qu'ils sont, avec le moins possible de questions ou d'hypothèses préalables. Pas besoin de s'écharper sur la définition précise de tel ou tel mot hébreu ou grec, sur l'identité de l'auteur ou la date du texte, ni sur la véracité du récit. Il suffit de lire (ou d'écouter), et de réfléchir ensuite sur la façon dont le texte est fait et dont il fonctionne pour produire les effets qu'il produit. Et quant aux effets, les opinions, les impressions, les réactions, les interactions de n'importe quel lecteur (ou auditeur) sont a priori pertinentes, et d'autant plus qu'il (ou elle) a moins d'idées préconçues -- qu'il lit un récit "comme un roman", un poème comme un poème, un dialogue comme celui d'une pièce de théâtre: j'aime, j'aime pas, ça m'intéresse, ça m'amuse, ça m'ennuie, je ne comprends pas, je suis touché, enthousiasmé, choqué ou dégoûté, tout ça est à prendre en considération. Même si le travail d'analyse littéraire ne fait ici que commencer.

Le premier résultat concret (maintes fois mais encore insuffisamment expérimenté), c'est qu'avec ce type d'approche des gens d'origines et de formations très diverses (bien au-delà du christianisme et du judaïsme) peuvent lire ensemble des textes et en parler de façon intéressante et positive, alors qu'ils se déchireraient aussitôt sur des questions de croyances ("religieuses" ou "scientifiques").

[Ce qui rejoint en partie ceci: http://etrechretien.discutforum.com/t443-tolle-lege ]
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Narkissos

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MessageSujet: Re: De la Bible comme "littérature"   Lun 24 Nov 2014, 15:23

Je ne m'attendais pas -- il faudrait pourtant s'attendre à tout ! -- que se réintroduisît ici la liturgie...

Il me semble toutefois intéressant de noter, sous le rapport de l'anachronisme que j'évoquais dans mon premier post, que la "littérature" (moderne) et, partant, notre conception même du "littéraire", sont précisément liées à la pratique (sinon au vice) solitaire (et silencieuse) de la lecture, telle qu'elle s'est répandue depuis l'invention de l'imprimerie et l'alphabétisation de masse en Occident. Jusque-là, en effet, la relation de l'immense majorité aux Ecritures se limitait à la lecture publique et communautaire (autrement dit "liturgique"). Ce qui, outre l'oralité, influait sur la longueur et le rythme de la lecture: à chaque fois des sections relativement courtes, et tirées de plusieurs grandes parties de la Bible pour favoriser entre elles les jeux d'intertextualité (p. ex. extraits de l'AT, des épîtres et des évangiles dans les Eglises traditionnelles, sur le modèle des parashoth [torah / haftaroth] des synagogues). [Le principal intérêt de ces "lectures du jour" étant à mon sens d'astreindre à une écoute de (presque) tous les textes bibliques sur un cycle de quelques années, et d'empêcher le prédicateur de s'en tenir à ses "marottes" personnelles qui risquent de tourner en rond beaucoup plus vite...]

[Quant à la question sur la "Bible unique", elle me paraît ici hors sujet dans quelque sens qu'on l'entende: 1) traduction (le protestantisme francophone serait plutôt sur ce point plus éclectique que ses voisins, pour la bonne raison qu'aucune traduction ne s'y est imposée durablement comme la Bible de Luther en Allemagne ou la King James Version en Angleterre: la Bible d'Olivétan a été régulièrement révisée et concurrencée par des entreprises "privées" -- ex. Segond contre la Synodale à la fin du XIXe s.); 2) base textuelle (c'était le sujet de mon post cité ci-dessus, dans un fil consacré au Codex Bezae; les bibles protestantes depuis le XVIe siècle ont généralement suivi les éditions critiques de leur temps -- pour le NT, principalement concerné par les variantes, du Textus receptus à Nestle-Aland et à ses concurrents actuels; et si intéressante que soit théoriquement l'idée d'avoir autant de "bibles" que de manuscrits, elle se heurte à une réalité économique évidente: c'est à chaque fois des années de travail hautement spécialisé pour un lectorat de plus en plus réduit, autrement dit un gouffre financier qui ne peut être que subventionné à fonds perdus par des mécènes privés ou des organismes publics, genre CNRS en France); 3) canon (qui, je le rappelle, est intégralement affaire de définition dogmatique et ecclésiastique; cela dit, rien n'empêche aucune Eglise d'inclure, occasionnellement ou régulièrement, des textes "non canoniques" et même non chrétiens dans sa "liturgie"; je me souviens, il y a une vingtaine d'années, avoir été épaté, à l'enterrement de ma grand-mère dans une petite église [catholique] de village, d'entendre le prêtre commencer son sermon par un poème de Tagore, très bien choisi d'ailleurs.)
Bref, si quelqu'un souhaite approfondir l'une ou l'autre de ces questions, merci d'ouvrir un fil adéquat.]

Pour revenir au sujet de ce fil (la Bible comme "littérature"), le fait est que les textes bibliques (et para-bibliques, si l'on considère l'ensemble de la production juive et chrétienne primitive indépendamment des problèmes de "canon") sont extrêmement intéressants d'un point de vue "littéraire", si anachronique que soit par ailleurs ce "point de vue". C'est un ensemble riche, divers, et "original" dans un sens relatif qu'il faut préciser: les textes bibliques ne sont quasiment jamais sans analogie dans la "littérature" (au sens large) du Proche-Orient ancien (ni dans celle de la Grèce qui s'en est elle-même beaucoup inspirée), ils décalquent souvent des textes précis et s'apparentent en tout cas à des "genres" immémoriaux (mythologies cosmogénétiques, codes de lois civiles ou rituelles, légendes épiques ou tragiques, chroniques royales, prières liturgiques, oracles prophétiques, poèmes profanes, sentences et compositions sapientiales, etc.), mais ils les combinent et les développent de façon tout à fait inédite et efficace -- la preuve de cette efficacité étant précisément dans son effet: qu'ils aient réussi à captiver, en traduction ou dans un grec approximatif, une civilisation gréco-romaine où la concurrence "littéraire" était pourtant rude. Bien sûr il y avait là des enjeux "extra-littéraires" si l'on veut, il s'en dégageait quelque chose qui est finalement apparu crédible à une Antiquité tardive en mal de croyance. Mais il fallait quand même que ce soit assez "bien fait" (art, artifice) pour que "ça marche", même si ça n'avait pas du tout été fait (en ce qui concerne les textes juifs du moins) pour produire cet effet-là.

Et peut-être (hypothèse à creuser) cela tient-il au fait qu'il s'agit déjà en grande partie (et pour les parties les plus remarquables) d'une "écriture du désastre" (comme disait Blanchot d'autres textes, littéraires), née de catastrophes et d'exils, de faiblesses, de précarités et de persécutions en tout genre, fort différente en cela de la production culturelle dominante des grands empires successifs.
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MessageSujet: Re: De la Bible comme "littérature"   Lun 24 Nov 2014, 22:34

Narkissos a écrit:
Enfin la relève (recyclage Eco-logique ?) pour ce pauvre La Palice, si injustement moqué ! Very Happy
Si ce n'est déjà fait, je ne peux que te conseiller de trouver le texte entier (moi je n'ai pas réussi, sur la toile), c'est un vrai petit plaisir.

Narkissos a écrit:
Le premier résultat concret (maintes fois mais encore insuffisamment expérimenté), c'est qu'avec ce type d'approche des gens d'origines et de formations très diverses (bien au-delà du christianisme et du judaïsme) peuvent lire ensemble des textes et en parler de façon intéressante et positive, alors qu'ils se déchireraient aussitôt sur des questions de croyances ("religieuses" ou "scientifiques").

Certes, certes... Mais il y en tellement, des qui n'attendent que de s'étriper pour tout ça. Et même quand ça s'étripe pas littéralement, ça se rentre dans la chou avec une telle allégresse qu'on en vient à se demander s'il ne serait pas presque indécent d'en priver ces braves gens qui partent la fleur à la Bible !
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MessageSujet: Re: De la Bible comme "littérature"   Mar 25 Nov 2014, 02:17

@ VANVDA: non, je n'ai pas lu (je m'étais contenté de décoder ton message sur Google), mais je viens de réserver le bouquin -- Comment voyager avec un saumon, d'Umberto Eco, pour ceux qui n'auraient pas trouvé la référence -- à la bibliothèque (merci !).

Sur le reste, loin de moi de vouloir empêcher quiconque d'en découdre, surtout au figuré... d'ailleurs je pense que la controverse sur les questions de "fond" est inévitable, même si elle n'aboutit à rien: il n'y en aurait plus du tout que ça nous manquerait (peut-être) ! Mais quand on n'aime pas trop ça ou qu'on en est fatigué, il est bon de savoir qu'il y a d'autres façons (littéraires par exemple) d'aborder les textes.

Un autre avantage de considérer la Bible (aussi) comme "littérature", avec ce que ça implique d'art et d'artifice, c'est que ça ouvre son intertextualité interne qui est déjà très riche (un texte biblique en rappelle un autre, par tout un réseau de références dont on ne sait jamais très bien jusqu'à quel point elles ont été "voulues" par des "auteurs" ou "inventées" -- c.-à-d. aussi trouvées -- par des générations de lecteurs) à une intertextualité externe, littéralement infinie. Quand on voit ce qu'il y a de commun malgré les différences d'époque entre le geste "littéraire" des "écrivains bibliques" (vu sous cet angle, ils n'ont pas manqué d'audace: ils ont tout de même osé faire parler et agir non seulement leurs ancêtres réels ou imaginaires mais aussi leur d-Dieu, en qui ils croyaient; récrire et inventer l'histoire, développer les oracles, transformer des récits existants en les restructurant, en ajoutant et en retranchant, etc.) et celui de la "littérature" moderne (romans, nouvelles, théâtre, poésie, tout ce qui relève notamment de la "fiction" même partiellement "historique"), alors la possibilité d'un dialogue extrêmement fructueux (dût-il n'avoir lieu que dans notre tête, et quelquefois entre des têtes un tant soit peu compatibles) s'ouvre qui ne peut que s'enrichir au gré des lectures. Double bénéfice de ce décloisonnement: quand la Bible rejoint le rayon de la littérature universelle, elle ne perd rien de sa préséance historique et culturelle (au moins pour ce qui est de notre histoire et de notre culture), elle éclaire le reste qui le lui rend bien.

@B.a.: je n'ai jamais dit qu'une approche littéraire de la Bible devait être exclusive, et encore moins que la lecture des textes bibliques devait occuper la totalité des "services religieux" (que chaque "Eglise" ou "groupe religieux" organise comme bon lui semble): ce n'est pas le sujet, pas plus que "les traductions anciennes de la Bible" ou "l'histoire mondiale de l'imprimerie".
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MessageSujet: Re: De la Bible comme "littérature"   Mar 25 Nov 2014, 09:46

@Narkissos : Le besoin d'en découdre, je crois, est intimement lié au besoin de sacré, au besoin de défendre ses "territoires sacrés" voire (quand personne ne les attaque vraiment)  de simplement les signifier... significativement. Or, aborder les Textes comme littérature, je ne vois pas bien comment c'est possible sans les avoir au préalable désacralisé, tel des petits Ouzza qui tripoteraient l'Arche dans tous les sens à la recherche des deux, trois améliorations qu'il pourrait y apporter, histoire de se le customiser. Pas le temps de développer plus, je pense que tu auras compris l'essentiel de ce que je voulais dire. Bonne journée!
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MessageSujet: Re: De la Bible comme "littérature"   Mar 25 Nov 2014, 10:56

@ VANVDA: C'est sans doute en grande partie une question de sensibilité, mais, pour ma part, les méthodes d'analyse historique ou idéologique me semblent souvent beaucoup plus profanatrices (intrusives, transgressives, voire destructrices du texte) que les méthodes d'analyse littéraire. Celles-là considèrent le texte comme un moyen d'accéder à ce qu'il y a "derrière" (que ce soit "ce qui s'est vraiment passé", "l'intention de l'auteur", ou le "message" -- humain ou divin d'ailleurs), donc aussi bien comme un voile à écarter et à dépasser; celles-ci n'ayant pas d'autre "objet" ou "matière" que le texte lui-même peuvent bien le retourner et l'examiner sous toutes les coutures (métaphore textile qui s'impose d'elle-même au textuel, comme celles de chaîne et de trame, etc.), elle se doivent de le laisser intact, puisqu'elles ne "partent" du texte que pour y revenir.

Qu'il y ait des "croyants" (en nombre) pour pratiquer avec plus ou moins d'enthousiasme toutes ces méthodes, cela renvoie sans doute à l'ambivalence même du "voile" (révélation, dévoilement, double sens de l'écran qui fait paraître et cache): le sacrilège, la transgression d'une part, le respect (distance) du sacré et le refus de la transgression d'autre part, sont deux attitudes foncièrement "religieuses", et aussi complémentaires que contradictoires.

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Je pensais tout à l'heure, pour illustrer mon propos, à un exemple très "voyant" en plus d'un sens, celui de l'Apocalypse de Jean. Il y a une lecture "naïve" du point de vue littéraire, au "degré zéro" comme on dit, qui prendra ce texte pour ce qu'il prétend être à première vue (at face value), la transcription fidèle d'une vision (ce qui donnera, selon le parti-pris "idéologique", des propositions comme "Jean rapporte ce que Jésus, ou son ange, lui a montré et dit" ou bien "mais qu'avait donc fumé Jean pour avoir des hallucinations pareilles ?"). L'analyse littéraire en revanche va faire apparaître une structure ou une conception d'ensemble avec de grosses coutures et des pièces disparates, mais aussi, dans le détail, tout un tissu dense de références et d'allusions à divers textes de l'AT. Ce qui va donc lui sauter aux yeux, c'est l'élaboration littéraire qui comporte de l'"intentionnel" et de l'"accidentel". Ce qui ne l'empêchera pas d'apprécier, au contraire, les effets visuels de ce texte (probablement de tout le NT celui qui a le plus frappé l'imaginaire, en particulier celui des peintres). Le tout indépendamment a priori des questions herméneutiques ou idéologiques (qu'est-ce que ça veut dire, quel est le "programme", le projet, l'intention de l'auteur ou des auteurs, rédacteurs, compilateurs) -- questions qui bien sûr ne s'en posent pas moins, mais se posent tout autrement dès lors qu'on a remarqué comment le texte est fait (sa "façon", sa "facture"). Et qu'on peut en outre le rapporter, par un jeu d'intertextualité "biblique" (Daniel, Zacharie, Ezéchiel) et "extra-biblique" (les nombreuses "apocalypses" apocryphes, juives et chrétiennes), à tout un "genre littéraire" (l'apocalyptique) extrêmement abondant.
[Cf. http://etrechretien.discutforum.com/t27-a-quelles-personnes-lee-redacteur-de-l-apocalypse-destinait-il-son-livre ; http://etrechretien.discutforum.com/t305-ce-que-je-retiens-de-l-apocalypse-de-jean ]


Dernière édition par Narkissos le Mar 25 Nov 2014, 14:11, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: De la Bible comme "littérature"   Mar 25 Nov 2014, 15:19

[@ B.a.: ce n'est pas le forum que tu "déranges", mais -- avec une insistance dont je ne perçois sûrement pas tous les enjeux -- l'ordre (très relatif) de ses sujets de discussion. Pour la dernière fois: tu peux écrire ce que tu veux, dans la limite des règles générales et à condition que ce soit au bon endroit. Il y a déjà un fil sur "l'Eglise catholique romaine et la Bible" (produit d'un hors-sujet précédent), tu peux en créer un autre sur "l'histoire mondiale de l'imprimerie" si tu en as envie (comme je te le suggérais hier), encore un autre (s'il n'en existe pas déjà) sur le concept de "sacré et/ou sainteté", et ainsi autant que tu voudras. Si maintenant, pour une raison qui m'échappe, cette discipline (à mes yeux minimale) t'est insupportable, eh bien tant pis pour nous !]
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MessageSujet: Re: De la Bible comme "littérature"   Mar 25 Nov 2014, 22:00

"Question de sensibilité", peut-être ; à ceci près que la sensibilité que j’essayais d’exprimer ici n’est pas la mienne-d’aujourd’hui, mais plutôt celle dont je crois qu’un tel sujet lui poserait un vrai problème. C’est dans cette optique-là que je crois voir une vraie différence entre ce que j’appellerais (avec plus ou moins de bonheur) les "exégèses dogmatiques" –même quand elles torturent les textes pour les faire accoucher de contre-sens grossiers (est-il besoin de donner un exemple?)– et ce que j'appellerais (avec une réserve semblable) la "lecture désacralisée" : celle-ci traitera le texte comme n’importe quel texte ou en donnera en tout cas l'impression, celle-là ne le fera jamais.

Tu ne découvriras pas grand-chose, j'imagine, si je te dis que je n’ai pas pu lire la Bible tant qu’elle est restée pour moi sacrée, et que je n’ai pu accéder à une approche "scientifique" ou même simplement à l'aborder comme "œuvre littéraire" que le jour où elle a cessé d’être pour moi sacrée.
Je ne dis évidemment pas que c’est impossible de faire une lecture "critique" de la Bible tout en la tenant pour sacrée : je vois bien que c’est possible, et qu’ils sont innombrables ceux qui y parviennent sans que ça leur pose de problème. Je dis juste que je ne comprends pas vraiment, MOI, comment ils font, que ça m’a été inaccessible (et sans doute ça le reste : je ne peux plus voir la Bible comme "parole de Dieu" et ne pourrais probablement plus la voir comme telle).

J’ai cru saisir l’idée, à travers ta façon de poser le problème, que l’analyse littéraire pourrait passer par-dessus (ou au travers, ou latéralement…) les problèmes que poserait, par exemple, une analyse historico-critique. Or, je garde l’impression que pour une partie non négligeable des lecteurs de la Bible, ceux pour qui elle est vraiment un livre important, pour qui elle est un "livre sacré", l’idée qu’elle puisse être lue comme de la littérature, pour laquelle chaque lecture vaut une autre, ça reste tout de même une façon la "nier". Je n’ai pas l’impression que, dans leur esprit, ce que propose cette "lecture littéraire" soit perçue comme moins problématique, qu’ils ne se sentent pas moins "agressé" par elle (d'où mon allusion première au "désir d'en découdre").

"Si tu dis qu'elle est moche,
Tu lui manques de respect,
je t'allonge une avoine
ça s'ra pas du cinoche.
Mais si tu dis qu'elle est belle,
comme je suis très jaloux,
je t'éclate la cervelle.
I'faut rien dire du tout"
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MessageSujet: Re: De la Bible comme "littérature"   Mer 26 Nov 2014, 00:57

@ VANVDA: Les expériences diffèrent (évidemment). Chez moi il n'y a pas eu de rupture aussi nette, mais une "montée en puissance" progressive du "littéraire" qui a profondément bouleversé le "religieux", puis a partiellement pris sa relève sans jamais le remplacer tout à fait.

[Pour ceux à qui je ne l'ai pas déjà raconté: au lycée j'ai absorbé, comme une éponge, pas mal de littérature (alors que, sous l'emprise de la mode de l'époque qui était toute aux "sciences sociales", je ne me croyais pas "littéraire"), mais de 16 à 23 ans environ je n'ai rien lu que la Bible (TMN) et les publications de la Watchtower. Quand je me suis remis à lire d'autres choses (pour des raisons au départ "professionnelles", quoique bénévoles: appelé à traduire lesdites publications d'anglais en français, on m'a fortement recommandé de lire "de bons livres" pour fortifier mon style et améliorer celui des traductions !), je me suis aperçu que les textes (romans surtout) que je découvrais entraient naturellement en dialogue avec ma problématique religieuse et la renouvelaient de fond en comble; et du coup j'ai aussi relu la Bible (le NT surtout) autrement. D'une manière plus "littéraire" à coup sûr, mais sans cesser pour autant de la considérer comme "sacrée", je veux dire par là d'avoir à son égard une attente et un désir extraordinaires, de vouloir y trouver un sens à tout, beaucoup plus que je n'en aurais cherché dans aucun autre livre. Cela m'a naturellement fort éloigné de la dogmatique jéhoviste, y compris de son côté "fondamentaliste" -- car, je ne saurais dire précisément par quel mécanisme, il était clair pour moi que ce "sens extraordinaire" que j'attendais des textes bibliques n'avait strictement rien à voir avec leur "exactitude historique" par exemple; ça se situait sur un tout autre "plan". De ce fait, sans être très porté moi-même sur la démarche "historico-critique", je n'avais pas de réticence particulière à son égard quand j'y ai été confronté. Mais je me sentais tout de même plus à l'aise avec les approches littéraires, qui m'étaient pour ainsi dire instinctives.]

Pour ce qui est de l'aptitude des approches littéraires à surmonter les oppositions classiques (fût-ce superficiellement et provisoirement, mais c'est toujours ça de gagné sur les débats stériles où l'on sait d'avance que chacun restera sur ses positions, et que même le changement de camp de tel ou tel ne changerait rien à la poursuite inchangée de la guéguerre -- à "la paix de la guerre", comme on dit plaisamment en hébreu), mon expérience est plutôt celle que j'ai vécue ensuite en marge des Eglises évangéliques ou protestantes, dans des "études bibliques" qui pouvaient rassembler un public assez varié; et aussi celle de la NBS: écrire sur les différents "livres" bibliques des introductions positives et (relativement) intéressantes (qui ne se limitent pas à la juxtaposition de thèses contradictoires, c'était la règle), telles que puissent les contresigner des luthériens et des réformés, des évangéliques baptistes ou pentecôtistes, ou encore des adventistes (autrement dit des "critiques" et des "fondamentalistes" de diverses tendances), cela ne pouvait se faire sans une approche résolument littéraire (et ainsi transversale aux lignes de front confessionnelles et partisanes).

Cela dit, ton expérience montre bien la limite des miennes; et celle des (bien plus nombreux) ex-TdJ ou ex-fondamentalistes qui n'ouvriront plus jamais une Bible autrement que pour la tourner en dérision, dégoûtés à vie de ce qu'ils ont quand même peut-être un peu aimé à un certain moment, la limite des nôtres réunies (ou séparées).

@ B.a.: Le "bon côté" que je vois à la "sacralisation" d'un texte, c'est ce que j'appelais ci-dessus "l'attente extraordinaire", qui fait qu'on le creusera jusqu'à y trouver (au risque d'y inventer) un "sens extraordinaire". C'est aussi, naturellement, un gros défaut, souvent douché froidement par une exégèse rigoureuse (dont les conclusions sont habituellement d'une affligeante banalité au regard des "trésors" qu'une lecture croyante ou amoureuse peut trouver dans ses textes "sacrés"). Mais ça me rappelle toujours les vers de Valéry (inscrits sur le Palais de Chaillot à Paris):
Il dépend de celui qui passe
Que je sois tombe ou trésor,
Que je parle ou que je me taise.
Ceci ne tient qu'à toi.
Ami, n'entre pas sans désir.

Et je me dis, bien sûr, qu'on peut théoriquement avoir ce type de rapport privilégié avec toutes sortes de textes (mais pas trop à la fois), qu'un musulman en aura sûrement un semblable avec le Coran, un hindou avec les Upanishads ou la Gitâ, un taoïste avec le Tao-te-king. Il peut lire à côté toutes sortes de choses, mais il y reviendra toujours comme en un lieu "central" qui ne sera jamais pour lui tout à fait "comme les autres", qui éclairera tout le reste et en sera éclairé en retour. Et pourquoi pas ?
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MessageSujet: Re: De la Bible comme "littérature"   Mer 03 Déc 2014, 21:47

Je me suis dit, après avoir posté, que la Bible gardait tout de même une place à part dans ma vie. Je n'appelle plus ça du "sacré", mais ce n'est que par contraste d'avec ce qu'elle était pour moi hier : si c'était ça, le sacré, alors la Bible n'est plus un livre sacré pour moi. La question (sans réponse) étant : est-ce que c'est vraiment ça le sacré?
Reste qu'aucun autre œuvre n'occupe chez moi une place comparable, centre unique de mon "intertextualité idiosyncratique" (c'est bien comme ça que tu dis, hein ?Wink), je ne possède aucun autre livre en une dizaine de traductions différentes, aucun autre livre pour lequel je lis autant de littératures "parallèles" (commentaires, introductions... Quoiqu'un peu moins, désormais ; à moins que ce ne soit simplement "en ce moment").
Bref, la Bible reste le livre de ma vie, heureusement ou malheureusement. Et sans doute ne me replongé-je jamais dedans en n'attendant de lui un "petit quelque chose", à défaut d'une attente extraordinaire... Et s'il reste là-dedans du "sacré" envers et contre tout –et contre moi aussi, donc–, c'est sans doute grâce à la littérature qu'elle est aussi.
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Narkissos

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MessageSujet: Re: De la Bible comme "littérature"   Jeu 04 Déc 2014, 02:12

Je dirais que j'ai, nous avons, sûrement pas tous mais beaucoup quand même, quelque chose comme un "canon dans le canon" (ça fait mal ?), ou une "petite bibliothèque dans la grande bibliothèque" (de Babel ?) -- un noyau de textes qu'on relit (de films ou de pièces qu'on revoit, de musiques qu'on réécoute), presque "compulsivement" quoique indépendamment de toute obligation ou sollicitation extérieure, et auxquels on relie toute nouvelle rencontre significative -- alors qu'il y en a tant qu'on ne lira (verra, écoutera) jamais. Il s'élargit avec le temps, mais plus lentement et surtout plus arbitrairement que celui qui se formerait à partir d'un parcours purement aléatoire ou encyclopédique (si ça existait à l'état pur). Méthode de fortune (à la lettre: itinéraire ou feuille de route trouvé par hasard à l'entrée du labyrinthe, là où s'annonçait du "sacré", et auquel on ne cessera pas de se reporter même lorsqu'il n'en sera plus question), elle en vaut peut-être bien une autre, mais comment le savoir quand on ne connaît que celle-là ? Sans la comparer, je lui suis reconnaissant du voyage; et j'ai certainement plus d'affinité avec un lecteur qui revient régulièrement aux mêmes livres (même si ce ne sont pas les "miens" !) qu'avec quelqu'un qui en aurait lu des milliers sans jamais rien relire (là encore, à supposer que ça existe): je me sens profondément étranger à cette "culture"-là.
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